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REVUE

DES

DEUX MONDES

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XXX* ANNÉE. SECONDE PÉRIODE

TOME VINGT-SEPTIÈME

PARIS

BUREAU DE LA REVUE DES DEUX MONDES

KCE SAINT-BENOIT, 20 1860

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LA

VILLE NOIRE

THOISlàMB PAIITIB.1

X.

Va-sans-Peur était un très honnête homme, très attaché à son devoir, mais très emporté quand le travail lui excitait les nerfs. Il avait défendu chaudement toute sa vie la dignité et la liberté de l'ouvrier contre l'exigence des patrons; mais quand il se vit patron lui-même, c'est-à-dire autorisé à diriger la fabrication à la baraque, il changea du jour au lendemain, avec la naïveté des hommes que le manque d'éducation et de réflexion abandonne sans réserve à l'in- stinct du moment. Il parlait durement à ses anciens camarades, il exigeait des apprentis plus qu'ils ne pouvaient savoir, il ne souffrait pas une observation, et passait avec trop de facilité du reproche à la menace. Bref, l'atelier était à peu près désert quand, après une de ses tournées dans la plaine, Sept-Épées y rentra, et, quand il questionna Va-sans-Peur, celui-ci, accusant les absens, lui fit vite deviner qu'il s'était brouillé avec tout son monde.

Sept-Épées fut obligé en ce moment de regretter le pacifique Au- debert, qui traitait les apprentis comme ses enfans et faisait perdre un peu de temps aux ouvriers en voulant leur expliquer Épictète et Platon, qu'il n'avait jamais lus, mais qui du moins savait les retenir et les convaincre par sa bonté. Va-sans-Peur, pour vouloir trop bien faire, avait fait le désert autour de lui.

(i) Voyez la Rmme du i«r et du 15 arril.

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O REVUE DES DEUX MONDES.

Sept-Épées alla à la ville et n'y trouva personne qui voulût se re- mettre sous la direction de son maître-ouvrier. On exigeait qu'il le renvoyât. Il promit de lui ôter toute autorité; mais, comme il lui fallait le temps d'en mettre un autre à sa place, il dut, en attendant, embaucher des compagnons-passans, et se trouver pendant plusieurs jours au milieu d'étrangers qu'il dirigea lui-même, avec peu d'en- train et beaucoup d'ennuis. Il résolut alors d'affermer sa propriété et d'en louer une mieux située, ce qu'il espérait pouvoir faire sans grande perte. Il entra en pourparlers avec des gens qui lui offrirent de la baraque un prix si minime que le découragement s'empara de lui. Oui, oui, se disait-il, Tonine avait bien raison! Cet endroit-ci ne vaut rien, et peut-être a-t-elle deviné aussi que je n'étais bon à rien moi-même.

A tous ses mécomptes venait se joindre le dégoût du travail gros- sier auquel il s'était condamné pour gagner de l'argent, lui si fier autrefois de la beauté de sa main-d'œuvre. Elle doit me mépriser pour cela, se disait-il encore. Autrefois elle admirait mes ouvrages, elle me traitait d'artiste dans ses bons jours. Peut-elle à présent faire une différence entre moi et le dernier des cloutiers? Et si en ce moment elle voyait j'en suis avec ce métier brutal que je ne sais pas même rendre lucratif, ne se moquerait-elle pas cruellement de mes offres de mariage?.

La honte le prit. Il se persuada qu'il ne pourrait plus soutenir le regard de Tonine s'il ne parvenait pas à relever sa position, et, sa- chant son parrain bien soigné chez la Laurentis, il se promit de ne plus reparaître à la Ville-Noire avant d'avoir résolu le problème de sa destinée, Il faut, se dit-il, qu'à tout prix je trouve moyen de m'enrichir pour elle, et, puisque le négoce m'est interdit par mon mauvais caractère ou ma mauvaise chance, je veux revenir à l'idée que j'avais autrefois de découvrir un mécanisme pour décupler la vitesse et la facilité de nos industries. Je sais que rarement les in- venteurs font fortune; mais du moins l'invention assure beaucoup d'honneur, et si j'apportais en dot une belle idée qui diminue- rait la peine de l'artisan, je suis certain que Tonine serait fière et contente de moi. Allons, courage! Mettons-nous à l'œuvre. Que la boutique aille comme elle pourra! Mon petit atelier m'aura assez bien servi, s'il me met à même d'expérimenter mes découvertes.

Il confia de nouveau la direction des ouvriers à Va-saiis-Peur, après une réprimande à la fois amicale et sévère qui fut prise en bonne part, et qui ramena le 'calme dans l'atelier. Quant à lui, il s'installa dans une espèce de chambre qu'il se construisit lui-même avec des planches dans sa galerie, et il brava le froid, qui com- mençait à se faire sentir, travaillant jour et nuit, dessinant, fabri-

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LA VILLE NOIRE. /

quant de petits modèles et se creusant l'esprit avec une résolution héroïque.

Malheureusement son instruction n'était pas à la hauteur de son courage et de son intelligence. Il eût fallu avoir plus que des notions élémentaires des lois scientifiques qu'il prétendait deviner, et qui lui créaient à chaque instant des obstacles imprévus. Il espérait trouver la lumière dans les livres; mais, outre qu'il n'en avait guère et qu'il ignorait s'ils étaient bons, ils étaient, à beaucoup d'égards, lettres closes pour lui' Il n'osait aller, à la ville haute , consulter d'anciens praticiens devenus savans : il avait peur de passer pour un fou d'un autre genre qu'Audebert, et que la chose, rapportée à Tonine, n'achevât de le déconsidérer dans son esprit.

Il s'était donné un mois pour aboutir. Le mois écoulé, il fut bien forcé de s'en accorder un second, et quand celui-ci fut passé sans qu'aucune certitude se fût révélée, une poignante douleur s'empara de lui. Il succombait à la fatiguQ, après avoir passé par toutes les al- ternatives de l'espérance, du doute et de la désillusion. Tout ce qu'il avait découvert, c'est qu'il ne savait rien. Il luttait avec acharne- ment contre la rigueur de l'hiver dans un logement détestable, au milieu d'un paysage sinistre et désolé, tantôt errant, la tête en feu, dans la neige, tantôt contemplant^ avec un cœur glacé d'effroi, les vestiges mal effacés des paroles écrites au charbon par Audebert sur la muraille la nuit cet infortuné avait été si près de se donner la mort.* Ces paroles, en partie disparues, ne présentaient plus aucun sens à ceux qui ne les avaient jamais lues; mais Sept-Épées les sa- vait par cœur et croyait par momens les voir écrites en caractères de sang d'une épouvantable netteté.

C'est que la lutte qu'il soutenait pour la gloire était bien plus ar- dente et plus terrible que celle qu'il avait soutenue pour la fortune. Il ne s'agissait plus d'être riche pour Tonine : il avait pu échouer sans honte; il s'agissait de lui prouver une capacité sérieuse : échouer ici, c'était le désespoir.

Gaucher s'inquiétait de lui, et Tonine encore plus. Elle question- nait son cousin , qui plusieurs fois alla voir le solitaire du Creux- Perdu et le trouva sombre, refusant de s'expliquer. Un jour elle y alla elle-même avec Lise. Sept-Épées était précisément, ce jour-là, absorbé par un vague espoir de succès qui le rendait plus courageux et en même temps moins expansif que jamais. 11 fut d'abord touché et surpris de la visite de Tonine; mais comme, par pudeur et di- gnité, elle en mettait l'initiative sur le compte de Lise, il repoussa l'espérance avec cette sorte de spleen qui semble se complaire dans la douleur. Il affecta toutefois d'avoir l'esprit tranquille, et, aux questions qui lui furent faites sur l'état de ses affaires, il ré-

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8 REVUE DES DEUX MONDES.

pondit avec stoïcisme que tout allait bien et qu'il était très content.

Mais pourquoi ne vous voit-on plus? dit Toniné, vous oubliez donc votre vieux parrain et tous vos amis?

Je n'oublie personne; mais vous savez... l'œil du maître... Chaque fois que je m'absente, je trouve le désarroi au retour.

Et après plusieurs défaites il promit d'aller passer un de ces di- manches à la Ville-Noire ; mais quand Gaucher l'invita à venir man- ger avec lui le dimanche suivant, il ne voulut s'engager à rien, di- sant : Je tâcherai, mais ne m'attendez pas.

Tiens, vois-tu, dit Tonine à Lise en revenant à la Ville-Noire : c'est fini de ce pauvre garçon-là I

Gomment, tu crois qu'il va mourir?

Je crois qu'il est mort à l'amitié et qu'il ne vivra plus que pour l'intérêt. Le voilà qui , à vingt-cinq ans, tourne au calcul comme s'il en avait cinquante.

Peut-être que son commerce va mal et qu'il ne veut pas l'a- vouer, dit Gaucher.

Je pensais, reprit Tonine, que nous lui avions montré assez d'amitié, en pareille circonstance, pour qu'il dût ne pas redevenir cachotier comme la première fois. N'avons-nous pas fait notre pos- sible pour lui éclaircir les idées et lui donner confiance en nous? Je n'aime pas cette fierté qui cache des peines d'argent comme des peines de cœur, et, si vous voulez que je vous le dise, je n'y com- prends rien du tout. est le mal de ne pas réussir, quand U n'y a pas de notre faute? Est-ce une honte de rester pauvre? Qu'estrce que cette idée-là, de croire que la richesse est un devoir et un hon- neur? Alors, vous et moi, et des milliers de braves gens qui ne peu- vent pas aller plus loin que leur pain gagné, nous serions donc tous méprisables?

Tu ne veux pas comprendre, lui répondit Gaucher, que l'esprit tourmente, et que celui qui croit en avoir plus que les autres ne peut pas être heureux, s'il ne monte pas plus haut que les autres.

Allons 1 dit Tonine, c'est donc ça? Eh bien, alors prions Dieu pour que ce grand esprit nous monte sur les épaules et puis par- dessus la tête; mais ne nous imaginons plus qu'il ait besoin de nos amitiés, car, après avoir fait semblant de s'en contenter, il nous montre bien aujourd'hui qu'il ne lui en faut pas d'autre que la sienne.

On croirait, Tonine, que tu en as du dépit, dit la Lise. Pour- quoi, puisqu'il a eu l'air de revenir à toi franchement, n'as-tu pas voulu lui pardonner?

Pardonner quoi ? dit Gaucher, à qui l'on avait toujours caché la faute de son ami.

Pardonner ses ambitions, répondit Tonine; vous savez qu'elles

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LA VILLE NOIRE. 9

m*avaient déjà choquée : aujourd'hui elles me choquent encore plus, parce que je vois qu'elles prennent le dessus, et qu'un cœur si tour- menté ne serait ni heureux en ménage, ni capable de donner le bonheur.

Elle a raison, Toninel dit Gaucher à sa femme. Sept-Épées n'est pas ce qu'il faut à une simple ouvrière. Je ne l'en estime pas moins pour cela : chacun a son plan sur l'escalier du monde; mais j'estime aussi le bon sens de la cousine, qui veut un mari tout à elle, comme je suis tout à toi.

Quand les époux Gaucher et leur cousine furent rentrés à la Ville- Noire, Lise, se trouvant seule avec Tonine, vit qu'elle se retenait de pleurer, et la Laurentis, qui entra un moment après, le remarqua aussi. La Laurentis était une bonne femme, toute grasse et toute ronde, passablement Ane dans les choses de cœur, et très fiëre de l'amitié de Tonine, qu'elle chérissait comme sa fille. Savez-vous ce qu'elle a? dit-elle à Lise. Je le sais moi, qui vous parle. Elle se fait du chagrin à cause de ce mauvais armurier qui est beau garçon, j'en conviens, et qui travaille dans l'acier comme un écureuil dans une noix... Mais après? ça n'a pas de sentiment, voyez-vous, ces hommes de mérite! ça n*aime que la gloriole et les écus, et si vous êtes autant que moi l'amie de Tonine, vous lui conseillerez de penser à un autre.

Tonine gronda la Laurentis et nia qu'elle eût de l'amour pour

Sept-Épées; mais, pressée par les tendres questions de ces deux

bonnes amies, elle finit par avouer qu'elle l'avait aimé. Et à pré-

^ sent tu l'aimes encore, dit la Lise, puisque la mère Laurentis dit

que tu ne dors pas bien, et que souvent tu ne manges pas du tout?

A présent, reprit Tonine, je sens que c'est bien fini I Cette fan- taisie-là m'a quittée et reprise deux ou trois fois depuis un an, mais chaque fois je me suis fait une raison, car je voyais bien que je se- rais malheureuse avec ce jeune homme ; oui, malheureuse du plus grand malheur qu'il y ait peut-être pour une femme, celui de ne pouvoir pas rendre heureux et content celui qu'elle aime. Si je pleure dans ce moment-ci, c'est parce que vous m'y poussez en me disant que j'ai des peines, et vous avez tort. Rien ne rend lâche comme de se laisser plaindre. Est-ce que vous ne voyez pas tout ce que je surmonte quand je m'occupe des autres afin de m'oublier? J'ai trouvé cette consolation-là, qui est grande, si grande qu'elle me donne du bonheur malgré tout.

Peut-être bien, dit la Lise, que Sept-Épées a la même peine que toi, et qu'en vous expliquant encore une fois vous pourriez vous entendre.

Non! reprit Tonine, nous ne nous entendrions pas mieux, car

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10 REVUE DES DEUX MONDES.

nou3 ne voyons pas de la même manière. S'il est vrai qu'il ait du dépit, il cherche dans l'argent un remède qui me répugne, tandis qu3 le remède que j'ai trouvé est la condamnation du sien.

Mais, dit encore la Lise, s'il voulait être riche pour faire du bien et pour te donner le pouvoir d'en faire?

Oh! oui, fiez-vous à ça! dit la Laurentis. Ce n'est pas à une femme de mon expérience qu'il faut venir conter ces rêveries-là. J'en ai vu, moi, de ces jeunes gens qui parlent de tout donner quand ils auront tout; mais en attendant, dès qu'ils ont quelque chose, ils le placent pour en avoir davantage, ou ils le mangent pour leur plaisir. Est-ce que c'est possible autrement, à moins d'être des saints du bon Dieu? Est-ce qu'on peut d'ailleurs s'enrichir comme ça du jour au lendemain? Nenni, mes enfans, il faut le temps à tout. On se flatte d'amasser vite en mettant un sou devant l'autre, et on ne s'enrichit qu'avec beaucoup de peines et de pa- tience. On est vieux quand on commence à pouvoir se reposer, et alors c'est bien trop tard pour redevenir doux et humain avec le petit monde dont on est sorti. On connaît trop ses défauts, on s'est trop battu avec lui pour le forcer à vous bien servir; on s'est trop habitué à le mener dur, à s'en méfier, à le craindre, et comme on n'a pas toujours soi-même la conscience bien nette envers lui, on croit qu'il vous déteste et on n'est point disposé à le traiter en ami. Allez, allez, mes bonnes filles! j'ai vu ça par mon pauvre défunt mari, qui avait monté une auberge et qui était un agneau au com- mencement. Et comme, par la douceur, il ne pouvait pas faire à son idée, il était devenu si chagrin et si malheureux, qu'après avoir battu ses garçons, il me battait moi-môme, pauvre cher homme ! Eh bien! gare à celle qui épousera ce Sept-Épéesl Ou il se ruinera, ou s'il réussit, il lui faudra, jour par jour, heure par heure, perdre un morceau de son cœur pour mettre une pièce d'or de plus dans sa bourse. Quand on a passé vingt ou trente ans de sa pauvre vie à disputer avec l'ouvrier, sous peine de ne rien gagner sur lui, est-ce qu'en peut tout d'un coup, comme ça, le jour on place ses ren- tes, lui dire : A présent, mon petit, nous avons partagé la peine, nous allons partager le plaisir? Non, non I le bon Dieu ne fait guère de ces miracles-là, s'il en fait! Le cœur usé et désabusé ne se ra- jeunit pas comme çal Et vraiment, quand on y pense, ça n'est plus sa faute, s'il se trouve un peu endurci! Il n'y peut rien lui-même; voilà ce que je me disais, moi, en voyant défunt Laurentis devenir terrible, lui qui avait été si bon ! et je me reprochais de n'avoir pas prévu tout cela le jour il m'avait dit : « Montons une maison et tâchons de réussir! » J'aurais l'en empêcher et lui répondre : « Ne montons rien du tout; gardons notre gaieté et nos amis! »

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LA VILLE NOIBE. 11

Ce discours philosophique de la Laurentis , débité avec l'aisance d'une femme qui aimait à parler, mais qui ne parlait pas au hasard, parce qu'elle avait du cœur, fit beaucoup d'impression sur Tonine, et Lise s'y rendit entièrement.

Je vois que vous êtes une femme de bon conseil, dit-elle à la Laurentis, et Tonine n'a pas tort de vous écouter. Ne parlons donc plus jamais de Sept-Épées. Puisqu'il veut qu'on l'oublie, oublions- le.

Non! répondit Tonine. Il a été mon camarade de jeunesse, et je prendrai toujours part à ses peines, s'il revient à penser que mon amitié y peut quelque chose; mais je ne m'en tourmenterai pas plus que de celles des autres, et quant à l'épouser, le voulût-il encore, je ne reviendrai jamais sur ce que j'ai décidé.

Lise, bien assurée que tout était à jamais rompu entre l'armurier et la plieuse, ne fit pas d'objections à un entretien qu'elle entendit, peu de jours après, entre son mari et le père Laguerre.

Gaucher avait été interrogé par son patron, M. Trottin, le même qui avait été aussi pendant plusieurs années le patron de Sept- Epées. Il avait demandé de ses nouvelles, et il avait dit ensuite : Que diable fait-il là-bas dans son désert? Il devrait vendre cela, quand môme il y perdrait, et revenir chez nous. Tâchez de l'y dé- cider. Je ne lui en veux pas; dites-lui que je le recevrai d'aussi bon cœur que s'il ne m'avait pas quitté un peu brusquement. C'est un garçon qui ne sait pas ce qu'il vaut et ce qu'il peut gagner dans un atelier. S*il m'eût consulté, au lieu de faire à sa tête, je l'aurais peut-être associé à mes bénéfices, et qui sait si je ne lui eusse pas fait faire un bon mariage?

Ce dernier mot fit ouvrir l'oreille au parrain, à qui Gaucher rap- portait le discours du patron. Ledit patron avait une fille qu'on ap- pelait M"' Clarisse, laquelle n'était ni belle ni laide, et passait pour un peu sotte, bien qu'elle eût été en pension à la ville haute et qu'elle portât des cages^ ce qui faisait dire aux bourgeoises de vieille roche qu'elle ne manquait pas d'acier pour s'arrondir dans l'ate- lier de monsieur son père.

Mais son père se moquait bien des lazzis; il avait cinquante mille francs placés en dehors de sa fabrique. Il avait donné dix mille francs de dot à ses deux aînées, Clarisse en aurait tout autant, et, comme le père songeait à se retirer à la vijle haute, un gendre aussi capable que Sept-Épées de faire valoir l'usine, dont le produit augmentait toujours d'autant le capital de la famille, pouvait fort bien lui con- venir. Cette idée plut beaucoup au parrain, qui voyait le moyen de ramener son fils adoptif auprès de lui, et de le fixer pour longtemps, sinon pour toujours, à la ville basse. Gaucher fut chargé d'aller en causer avec Sept-Épées.

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Sept-Épées était au bout de ses espérances et de ses essais quand cette offre lui tomba sur la tête. Il regimba et parla de Tonine. Gau- cher, qui souhaitait plus que lui-même la satisfaction de son ambi- tion et qui y croyait encore, le détourna de Tonine en lui aflirmant qu'elle avait bien sérieusement résolu de ne pas se marier. Alors Sept-Épées baissa la tête, et, dans un accès de farouche déçit contre elle, il laissa Gaucher l'entretenir des perfections de M"* Trottin, sans l'écouter, mais sans le contredire. Il ne s'engagea à rien, mais il ne refusa pas de rentrer à l'atelier Trottin. Il sentait bien qu'il était temps de reprendre la chaîne, s'il ne voulait pas s'endetter et se mettre dans les embarras pour toute sa vie.

XI.

Tonine, ayant appris que Sept-Épées n'avait pas dit non, et que Gaucher commençait à tâter le terrain pour le mariage projeté, eut un nouvel accès de chagrin et pleura encore; mais elle s'en cacha, même avec la Laurentis, et s'efforça de n'y plus penser.

Le lendemain, elle alla rendre visite à Rosalie Sauvière, une de ses plus chères compagnes qui s'était cassé un bras, et elle y ren- contra le jeune médecin Anthuné, celui qui avait soigné Audebert à la baraque. D'autres fois déjà, elle s'était retrouvée avec lui dans des circonstances analogues; mais comme elle voyait bien dans ses yeux le goût qu'il avait pour elle, elle le tenait à si belle distance qu'il n'avait jamais osé lui parler d'amour. Ce jour-là, préoccupée et un peu abattue, elle ne remarqua pas qu'il restait plus que de besoin, et d'ailleurs elle ne pouvait croire qu'il osât lui faire la cour devant sa jeune compagne et devant la mère de celle-ci, qui était une femme très estimée et très religieuse ; mais à sa grande surprise M. Anthime lui prit la main et lui dit : Mademoiselle Tonine, j'ai quelque chose de très sérieux à vous confier, et il y a longtemps que j'en cherche l'occasion. C'est quelque chose de si honnête que la présence de M"* Sauvière et de sa fille, loin de me g^ner, me décide; je les prends à témoin de mes paroles. Je suis amoureux de vous depuis le premier jour je vous ai parlé, et depuis ce jour-là je vous ai vue faire tant de bien et j'en ai tant entendu dire de vous à tout le monde, que j'ai réclamé de mon père la permis- sion de vous demander en mariage. Mon père est, vous le savez, un bon bourgeois philosophe dont le cœur répond à l'intelligence. Il a pris des informations sur vous et il a approuvé mon choix. Il n'est pas très riche, mais je suis fils unique ; j'ai déjà une bonne petite clientèle et je suis un honnête garçon. Voulez-vous bien recevoir ma demande, y réfléchir quelques jours, prendre sur moi toutes les in-

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LA TUXE NOIRE. 13

formations que vous jugerez nécessaires, et me rendre réponse le plus tôt possible, car je vais être bien inquiet et bien agité en at- tendant votre décision?

Tonine fut si étourdie de cette déclaration et de la manière franche et respectueuse dont elle fut fûte, qu'elle ne sut d*abord que ré- pondre.

Tu vois bien, ma fille, lui dit M"* Sauvière, que monsieur te parle très sérieusement, que c'est un grand honneur qu'il te fait, et, comme tu connais bien sa position et sa famille, je ne crois pas que tu aies de longues réflexions à faire.

Je n'en ferai donc point, répondit Tonine, et lui dirai tout de suite que je le remercie et que je l'estime tout à fait pour son idée d'aimer une fille qui n'a que son honnêteté pour tout bien; mais je ne veux guère me marier, et si je le voulais un peu, ce serait à la condition de ne pas quitter mon endroit, j'ai de bons vieux amis et je me regarde quasiment comme la fille à tous les honnêtes gens.

En cela, tu as raison, reprit la Sauvière; tu es la fille bénie et chérie des famiUes, la sœur de toute la jeunesse raisonnable, la mère à tous les pauvres petits enfans. Vous n'avez pas tort de vou- loir d'elle, monsieur Anthime; c'est l'honneur et le bonheur de la ViUe-Noire que vous nous enlevez ! Mais comme avant tout nous de- vons penser à ce qui lui est avantageux, ce n'est pas moi qui dirai un mot pour l'empêcher de monter au rang qui lui convient, et je vous réponds qu'elle saura bien se tenir dans l'estime de tout le monde.

Moi, je ne tiens pas au rang, dit Tonine, au contraire, je le crains beaucoup.

Le rang d'un médecin, si rang il y a, répondit le jeune doc- teur, est pourtant celui qui convient le mieux à l'amie des pauvres.

C'est vrai, monsieur, dit Tonine, mais je ne crois pas pouvoir quitter la ville basse. J'y ai été trop aimée pour me contenter de l'amitié que je pourrais trouver ailleurs. 11 me faudrait devenir dame dans la ville haute, et j'y serais moquée comme ma pauvre sœur l'a été. Cet endroit-là, voyez-vous, ne me rappelle que des peines, et quand je suis forcée d'y aller, c'est bien à contre-cœur!

Mais qu'à cela ne tienne! s'écria Anthime; si vous voulez rester ici, je m'y établirai, moi, et j'y serai plus utile qu'à la ville haute, il y a plusieurs médecins, tandis que vous n'en avez pas un seul fixé parmi vous. Vous ne changerez donc rien à vos habitudes, To- nine, et vous aurez rendu à vos chers concitoyens un très grand service.

Cette bonne réponse fit une certaine impression sur Tonine, et elle demanda seulement huit jours pour réfléchir.

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ih REVUE DES DEUX MONDES.

Moi, je ne vous demande pas le secret, lui dit M. Anthime en se retirant; au contraire, je désire que vous consultiez vos meilleur» amis. Quelle que soit votre réponse, je ne me repentirai jamais d'à- Yoir rendu hommage à une personne telle que vous.

Tonine fut si flattée de la conduite d* Anthime qu'elle ne lui refusa pas une poignée de main, et permit à la mère Sauvière et à sa fille de la féliciter, comme si elle était déjà madame la doctoresse. Elle était même un peu enivrée de l'événement quand elle retourna chez elle, et elle ne put se tenir de consulter Lise au plus vite. Lise enchantée courut avertir Gaucher, qui en sauta de joie. Si c'était tout autre bourgeois, dit-il, je te tordrais le cou plutôt que d'y consentir. A cause de ce qui est arrivé à ta sœur, je suis contre ces mariages-là; mais M. Anthime ! c'est bien différent : c'est le fils du plus brave homme qui existe, et lui-même est un homme de cœur, l'ami des pauvres comme son père! Je l'ai vu auprès des mal- heureux. Il ne les plaint pas seulement, il les aime. Oui, oui, To- nine, c'est le mari qu'il te faut, *et Dieu envoie ce bonheur à ta famille pour la dédommager des chagrins que Molino lui a causés.

La journée se passa à consulter la Laurentis, l'ami Audebert et le vieux voisin Laguerre, qui tous furent de l'avis de Gaucher. La- guerre méprisait un peu la médecine ; mais, en voyant Anthime soi- gner gratis les pauvres de la Ville-Noire, il avait été forcé d'estimer le médecin.

Cependant Sept-Épées pensait, de son côté, au riche mariage qui lui était pour ainsi dire offert, et il s'efforçait de l'accepter en lui^ même. Il y a bien des tentations dans la fortune, surtout pour celui qui lui a immolé ses premiers rêves d'amour, et l'armurier ne se dissunulait pas que, quelques mois plus tôt, il n'eût guère hésité à suivre le conseil de Gaucher; mais son goûjt pour Tonine était de- venu une passion, et son image lui revenait à l'esprit avec tant d'in- sistance qu'il résolut d'aller la trouver, de lui dire ce qui se passait» et de lui sacrifier tout, si elle voulait être sa femme.

Il partit le soir même, et passa par la ville haute, il avait af- faire, de sorte qu'il n'arriva que vers dix heures à la Ville-Noire. C'était une heure mdue pour le parrain, et Sept-Épées, pensant bien le trouver endormi, entra sans bruit dans la maison pour ne pas le déranger. 11 avait vu de la lumière à la petite fenêtre de To- nine; il savait qu'elle veillait souvent jusqu'à minuit pour travailler à l'aiguille. Il monta à sa chambre, décidé à frapper à sa porte et à lui demander une explication pour le lendemain matin, car il sa- vait bien qu'elle ne lui ouvrirait pas.

L'escalier du dernier étage était extérieur, taillé dans le rocher. Pour pénétrer chez Tonina, il fallait traverser la terrasse de quatre

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toises carrées elle soignait ses pots de fleurs. Comme le sol en était encombré, Sept-Épées marcha avec précaution pour ne pas les heurter dans l'obscurité, et dans ce moment il entendit la voix de Lise qui prononçait son nom dans la chambre de Tonine. Il s'arrêta, curieux de savoir ce qui se disait là; il s'assit sur la marche du seuil de cette chambre, se promettant de confesser son indiscrétion, mais ne pouvant résister au désir d'écouter. La porte était mince, il en- tendit tout.

Voici de quoi il était question. Tonine avait désiré savoir, avant de prendre aucun parti, si le jeune armurier était décidé à recher- cher M"* Trottin, et on av^t consulté là-dessus le parrain, qui s'é- tait avancé un peu plus qu'il ne fallait, tant il avait envie de voir son filleul établi dans la Ville-Noire, si bien qu'au moment ce- lui-ci accourait pour dire à Tonine qu'il n'aimait et ne souhaitait qu'elle. Lise venait de lui affirmer qu'elle pouvait très librement se décider pour le médecin.

Tonine était femme, et son légitime orgueil de citadine de la Ville- Noire était flatté de ravenh* honorable et relativement très brillant qui s'ouvrait devant elle. Elle était heureuse d'amener le secours d'un médecin instruit et dévoué à ses concitoyens, c'était même peut-être un devoir pour elle. Elle faisait déjà des projets, et Lise l'aidait à se monter la tête. Elle employait d'avance son mo- deste revenu en aumônes de tout genre, elle arrangeait aussi sa demeure avec goût et simplicité; elle rêvait une maisonnette pro- pre et bien aérée sur un des clairs bassins que formait la rivière au bas de la Ville-Noire, avec la vue des arbres et un petit jardin elle pourrait cultiver des fleurs en pleine terre. Ses pauvres rosiers, martyrisés dans leurs pots de grès, se trouveraient bien heureux de pouvoir étendre enfin leurs racines. Enfant au milieu de sa grande sagesse, elle avouait à Lise qu'elle avait toujours songé à un camélia panaché de rose et de blanc, comme elle en avait vu dans le jardin de son beau-frère du temps que sa sœur était dame à la grande usine de la Barre-Molino. Puis elle ajoutait : Ma pauvre sœur! ça ne lui a pourtant guère profité de sortir de son état! Elle était contente de se faire belle, et voulait me donner ses goûts et même me faire por- ter le chapeau. La chose ne m' allait pas du tout, et je ne voulus pas. Est-ce que tu crois. Lise, que mon mari exigera que j'en porte? Cela me gênerait bien, et j'aurais peur de ressembler à Clarisse Trot- tin, qui a l'air d'une betterave dans du gazillon. Là-dessus Tonine riait, bien décidée à ne pas porter de chapeaux, mais contente de se dire qu'elle aurait le droit d'en porter.

Cependant tout d'un coup elle cessa de rire. Nous parlons, dit- elle, de tout ce qui est l'embellissement du mariage, mais on n'em-

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bellit que ce qui est beau, et pour que mon mariage le soit, il faut que j'aime mon mari I

Tu l'aimeras I dit la Lise.

J'y ferai mon possible, car il mérite de ma part beaucoup d'es- time et de reconnaissance. Pourtant...

Pourtant quoi? 11 n'est pas vilain garçon; il se tient très pro- prement, il est jeune et il n'a pas l'air commun. Et puis il est amou- reux pour de bon, celui-là! Quand on se voit aimée si honnêtement, il est impossible qu'on n'aime pas de tout son cœuri

Tu crois. Lise?... Oui, ça doit être comme tu dis! Pourtant il me semble tout drôle d'aimer un honune que je connais si peu ! Et puis j'ai comme un poids sur le cœur; je ne sais pas ce que c'est.

Est-ce que tu penses encore à Sept-Épées?

Non, certes; mais je n'aimerais pas un bonheur qui ferait sa peine. Je voudrais être bien sûre qu'il sera content d'épouser Clarisse.

Tu te fais trop de scrupule ! Sept-Épées sera riche, ça console de bien des idées qu'on se faisait!

Et peut-être qu'il n'a pas d'autre souci que la peur de me dé- soler! Allons, Dieu fasse qu'il se marie bientôt et qu'il ne regrette rien! Moi, je serai peut-être heureuse, qui sait?

Oui, oui, reprit Lise; tu as bien assez pensé aux autres, il est temps que tu songes un peu à toi-même.

Elle embrassa Tonine et se retira sans voir Sept-Épées, qui se baissa dans l'obscurité au moment elle passa près de lui.

11 resta une heure, vingt fois sur le point de frapper et de dire à Tonine : Ne vous mariez pas, j'en mourrais! Mais cette con- duite lui parut indigne d'un homme de cœur, et, pour résister à la tentation, il s'enfuit dans la montagne.

Là, il s'abandonna à sa douleur et marcha toute la nuit comme un fou; puis il se calma et réfléchit. Il sentit que Tonine avait le droit de se venger de lui par un bon mariage, et qu'elle avait pourtant si peu l'idée de la vengeance qu'avant tout elle se tourmentait du cha- grin qu'elle risquait de lui causer. Tonine était bonne, et surtout bonne pour lui, prête à sacrifier tout ce qui pouvait, tout ce qui de- vait lui plaire dans l'offre d'Anthime plutôt que de briser le cœur d'un ami coupable et malheureux. 11 voyait bien qu'il n'avait qu'un mot à dire pour qu'elle renonçât à ce bel établissement, à la vie de dame charitable pour laquelle elle semblait réellement être née, aux plaisirs innocens qui seuls pouvaient éveiller sa convoitise, à la pe- tite maison reflétée dans l'eau tranquille sous les aunes et les saules pleureurs, au camélia panaché de rose et de blanc, au droit de por- ter un chapeau, et de s'en affranchir par raffinement de goût et de fierté plébéienne. Sept-Épées voyait clair dans tout cela. Tonine ne

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raimait point avec passion, puisqu elle ne voulait pas être sa femme ; mais elle avait l'amitié si généreuse» et tant de souvenirs l'atta- chaient à lui, qu'elle ne pouvait être heureuse s'il n'était heureux de son côté.

Ceci bien prouvé, Sept-Épées, après beaucoup de luttes contre lui-même, comprit son devoir. Il ne faut pas, se dit-il, qu'elle me voie souffrir; il faut qu'elle ne perde pas l'occasion de son bonheur, puisque voilà un jeune homme qui l'aime comme elle le mérite, et mieux apparemment que je n'ai su l'aimei*. Je n'ai qu'une manière de réparer mon tort : c'est de ne pas faire obstacle à son mariage, c'est de refouler ma jalousie et de cacher ma peine. Allons 1 j'ai mis une fois mon courage à vaincre l'amour pour l'ambition, tâchons de le mettre aujourd'hui à vaincre l'amour pour l'honneur.

Quand il revint à la baraque, Va-sans-Peur était déjà debout, sa pâleur effraya celui-ci. Va-sans-Peur, quoique rude et d'une lai- deur farouche, avait beaucoup d'affection et même de la sensibilité, comme il arrive à certaines natures impétueuses pleines de con- trastes. Sept-Épées vit qu'il le regardait avec anxiété, et que des larmes de tendresse et d'inquiétude coulaient sur sa face de san- glier. Ces larmes provoquèrent tout à coup celles du jeune artisan; il pleura beaucoup et se sentit soulagé.

Il se jeta sur son grabat et dormit quelques heures, plus tran- quille depuis qu'il se voyait tout à fait malheureux et résolu à se bien conduire. Vers midi, il était sur pied. Il mit ses comptes eu ordre, prit sur lui la moitié du peu d'argent qu'il avait, et remit l'autre moitié à Va-sans-Peur en lui disant : Je sais que tu as de l'amitié pour moi; je ne suis pas ingrat. Ne t'inquiète pas de moi, j'ai du courage, et les voyages me distrabont. Je m'absente pour quelque temps; je te confie l'atelier et tout ce que je possède, en t' associant pour moitié aux profits. Si tu préfères l'airermer et re- tourner au travail à la pièce, je t'en laisse la liberté : tu feras pour le mieux, j'en suis sûr; mais il y a une chose que j'exige de ton amitié et sur ta parole d'honnête homme : c'est que tu ne rendras per- sonne malheureux à cause de moi. Il faut que tu me promettes cela, comme si je devais mourir dans une heure.

Et quand Va-sans-Peur lui eut donné sa parole, il ajouta : N'aie aucune crainte à cause de moi ; à mon tour, je te donne ma parole de ne commettre aucune lâcheté.

Il lui signa une procuration, lui reconunanda de ne rien dire de son départ avant qu'il n'eût écrit lui-même, l'embrassa cordiale- ment, déjeuna et trinqua avec lui; puis, mettant sur son épaule son mince paquet et son sac d'outils, il monta le ravin et prit à pied la route de Lyon.

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On ne sut pas ce jour-là, ni le lendemain, qu'il était parti. Le troisième jour seulement, Laguerre reçut de lui une lettre, datée de Saint-Étienne, qui paraissait assez gaie, et il lui disait qu'il vou- lait voir les usines du Forez pour s'instruire de certains procédés, et tenter de se les approprier. Un autre jour il écrivit à Gaucher, et enfin à Tonine elle-même.

« Ma chère voisine, lui disait-il, permettez-moi de vous écrire pour vous présenter mes devoirs et vous reconmiander mon cher parrain, envers qui déjà vous avez été si bonne. Forcé de m'absen- ter pour un temps, et voulant me donner tout entier aux affaires, chose que je n'aurais jamais pu ni voulu exécuter, si vous n'étiez pas pour mon parrain une amie sans pareille, j'éprouve le plaisir de vous remercier pour tout le bien que vous lui avez fait ainsi qu'à moi, et désire que vous sachiez que je n'ai aucune rancune sur le cœur contre vous ni contre personne, souhaitant la conservation de votre estime, comme je vous prie de croire à celle de mon respect.

« Votre serviteur et ami,

« Etienne Lavoute, dit Sept-Épébs. »

Tonine crut que celui qui avait pu écrire une pareille lettre avait le cœur tranquille et l'esprit plus que jamais rempli d'idées posi- tives. Elle s'en réjouit avec Lise, sans pouvoir se sentir bien joyeuse au fond de l'âme. Elle n'en continua pas moins, pendant deux jours encore, à faire des projets et à se laisser complimenter sur son grand mariage par une foule d'amis à qui ses amis avaient confié la chose. Ses nombreux amoureux n'en étaient pas trop contens; mais de quel droit l'eussent-ils blâmée? elle n'avait jamais encou- ragé aucune espérance. On ne pouvait pas dire qu'elle manquât de modestie en recevant les félicitations, et on lui savait un gré infini de n'avoir pas voulu quitter la Ville-Noire.

Cependant elle était à la veille du huitième jour, du jour elle devait rendre réponse à M. Anthime, et elle lui avait permis de se rencontrer avec elle chez les Gaucher, sur les deux heures de l'après-midi; mais voilà que la veille elle fut prise tout à coup d'un grand ennui, et que tous ses projets d'aisance et de gloire ne lui parurent plus rien. A force de songer à tout ce que ce mariage lui promettait d'agréable et d'honorable, elle en avait épuisé la douceur et la nouveauté.

Ne me parle plus de la maison, ni du bassin, ni des camélias, dit-elle à Lise, à qui elle parut ce soir-là bien capricieuse. Je suis déjà lasse de la possession de tant de belles choses dont, à vrai dire, je n*ai pas grand besom, et dont je me dégoûterai certainement très vite, puisque ma cervelle en est déjà rassasiée par avance. Ce que

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je voudrais pouvoir souhaiter avec impatience, c'est d'aimer tendre- ment ce monsieur que je ne connais pas; mais il n'y a pas à dire, Lise, je ne sens rien pour lui, et je suis obligée de me forcer pour reconnaître toutes ses belles qualités. Sais-tu que si cela continuait, je serais la plus malheureuse des femmes, et qu'il vaudrait mieux m'attacher à une meule et me jeter dans le Trou-d'Enfer?

Elle ne dormit guère cette nuit-là, et rêva qu'elle voyait Sept- Épées triste et malade; puis elle le vit mort, et eut si peur de ce cauchemar qu'elle se releva, ralluma sa lampe et relut la lettre qu'il lui avait écrite* Ses paroles exprimaient la tranquillité, presque le contentement; mais, à force de retourner ce papier, il lui sembla qu'on avait pleuré dessus et que l'adresse était tracée d'une main convulsive. Le soupçon de la vérité s'empara de son esprit, et dès le petit jour elle courut à la baraque.

Elle interrogea Sans-Peur, qui, malgré ses promesses de discré- tion, ne sut pas résister à son ascendant et lui avoua que Sept-Épées était parti comme un homme qui fait plus qu'il ne peut, et qui est près de succomber au désespoir. Elle entra aussitôt dans le petit bu- reau de l'usine et écrivit à Sept-Épées :

« Mon cher voisin, pour répondre à l'honneur de votre estimable lettre, je vous dirai que votre parrain se porte bien, et que j'ai pour lui tous les soins qui dépendent de moi. Ce que j'en fais est par amitié pour vous autant que pour lui, car vous êtes deux personnes à qui l'on doit porter estime. Je souhaite que vos affaires aillent à votre contentement. Le mien est de rester comme je suis, car vous savez que je n'ai pas encore pris l'idée du mariage. J'ai le temps d'y penser, vous de même. Et en attendant, je suis votre amie et votre camarade pour la vie.

« Jbannb-Antoinbtte Gaucher. »

Elle cacheta, mit l'adresse et retourna à la ville, elle com- mença par jeter sa lettre à la poste, afin de ne plus s'en dédire, et, soulagée comme d'un remords, elle attendit plus tranquillement l'entrevue avec M. Anthime.

. XIL

Sept-Épées ne reçut pas la lettre de Tonine. Il avait daté du lieu il se trouvait celle qu'il lui avait écrite, et il était parti le lendemain, incertain de la route qu'il prendrait, n'ayant d'autre idée que celle de s'éloigner et de se faire oublier pendant quelque temps. D'ail- leurs il ne comptait nullement sur une réponse, et il sentait que, pour garder son courage, il lui fallait ignorer ce qui pendant ce temps-là devait se passer à la Ville-Noire.

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Sa petite bourse ne pouvait le mener bien longtemps; aussi son- gea-t-il bientôt à s'embaucher dans quelque fabrique pour gagner de quoi continuer son voyage , car il était décidé à aller loin et à mettre à profit pour son instruction cet exil volontaire. Il s'arrêta donc dans la première ville d'industrie qu'il rencontra, y travailla quelques semaines, et repartit pour une autre grande ville, curieux d'étudier son état sur une plus vaste échelle qu'il n'avait encore pu le faire, et de s'y perfectionner par l'essai de diverses pratiques.

Ayant ainsi voyagé, essayé et observé pendant plusieurs mois, il reçut, un peu grâce au hasard, une lettre de Gaucher, qui lui donnait de bonnes nouvelles de son parrain et de sa fabrique. Le parrain se portait à merveille et la fabrique donnait de petits résultats bien soutenus dans la mesure d'une progression satisfaisante. D'après les chiffres, Sept-Épées reconnut que Va-sans-Peur faisait beaucoup mieux ses affaires qu'il n'avait su les faire lui-même, et ceci le con- firma dans les réflexions qui s'étaient présentées à lui plus d'une fois déjà depuis qu'il était en voyage : à savoir que la petite pro- priété ne peut prospérer avec de petits moyens, sans beaucoup de ténacité, de résignation et de parcimonie. Les gens à imagination vive, toujours épris de la pensée du progrès rapide, ne s'avouent pas assez qu'avec peu on fait peu, et le découragement les gagne fatalement. Ardent et inquiet, concevant toujours le mieux, et tou*- jours paralysé par le manque d'argent, Sept-Épées était beaucoup moins apte à régir ses minces intérêts que l'irréfléchi et obstiné Va- sans-Peur. Celui-ci poussait son sillon comme le bœuf qui fait sa tâche sans calculer celle du lendemain. Ne sachant pas lire, il n'é- crivait rien, mais il se rappelait tout avec l'exactitude miraculeuse des cerveaux incultes qui ne comptent que sur eux-mêmes. Aucun tourment d'imagination ou d'amour-propre ne le détournait de son but. Bref, entre ses mains l'usine présentait un petit revenu net et à peu près sûr. En espérant doubler le capital en peu d'années, Sept-Épées avait compté sur ces miracles que l'orgueil caresse, mais qui ne se réalisent presque jamais par des moyens scrupu- leux et prudens.

En voyant le cours des choses humaines et supputant les chances commerciales partout il passait, l'armurier, désormais plus ras- sis et plus expérimenté, arrivait à se convaincre qu'il n'avait pas fait un mauvais placement de ses économies, mais qu'il n'achèterait jamais une maison peinte et un parc fleuri dans la ville haute, dé- ception qui n'était pas nouvelle pour lui et qui ne le préoccupait plus par elle-même, mais qui s'enchaînait au repentir et au regret de n'avoir pas épousé Tonine. Il pensait avec amertume au bonheur de Gaucher, qui, vivant pour les objets de son ardente affection, avait

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si facilement oublié les tentations de la vie aisée et indépendante. Cette austôre félicité qui lui avait paru une geôle humiliante se mon- trait maintenant à Sept-Épées comme un mirage évanoui au sein d'un désert. Gaucher, dans sa lettre, ne prononçait pas le nom de Tonine. Ainsi l'avait voulu celle-ci, qui, ne recevant pas de réponse de Sept-Épées et ne le voyant pas revenir, s'était naturellement per- suadé qu'elle lui avait fait un sacrifice inutile et que la douleur s'était envolée au changement d'air. Sept-Épées avait donné, de temps en temps, en peu de mots, signe de vie aux autres, affectant toujours une grande tranquillité d'esprit et ne faisant aucune allu- sion, aucune question relative à Tonine. Il la croyait mariée et dé- sirait n'en rien savoir. Le silence de Gaucher sur ce chapitre le confirma dans sa croyance. Gaucher lui disait bien qu'il avait recevoir d'autres lettres du pays : Eh bien 1 se répondait Sept- Épées, je ne les ai pas reçues, et c'est tant mieux pour moil Sans doute on m'y faisait le récit des noces et l'éloge de M. Anthime. Tout cela ne me regarde plus; j'ai fait ce qu'il fallait pour ne pas em- pêcher le bonheur des autres : le mien ne gagnerait point à en connaître les détails.

Partout il s'arrêtait, on le remarquait comme ouvrier de pre- mier ordre et on désirait le fixer. Il n'était pas ouvrier spécial, c'est- à-dire qu'il n'était pas de ceux qui passent leur vie à faire une cer- taine pièce dans la perfection, sans être jamais capables d'en faire une différente. Dans un grand atelier, la fabrication ressemble à un chant chacun ferait sa note à propos, sans jamais apprendre celle d'avant ou celle d'après. Les habiles savent tout faire, et peuvent passer d'un établi à l'autre avec autant d'adresse et de promptitude que si chaque article était l'objet exclusif de leurs études. Sept- Épées était de ceux-là, et quand il se vit à même de s'exercer dans la coutellerie fine , dans les armes blanches de luxe, il y trouva du plaisir. Il aimait ce qui est beau. L'occasion s' étant présentée d'étu- dier la ciselure et le damasquinage, son plaisir augmenta. C'était presque de l'art, et ce pouvait en être tout à fait, car il avait du goût et sentait l'invention lui venir.

Mais à quoi bon apprendre tout cela? se disait-il dans ses mo- mens de tristesse et de réQexion : je n'aurai jamais occasion de fake pour la Ville-Noire que de la grosse marchandise, du métier sans originalité et sans inspiration. Et quand je quitterais tout à fait mon pays pour m'établir dans ceux l'on travaille mieux, n'y serai-je pas toujours poursuivi par l'idée de faire encore mieux, sans pouvoir la satisfaire?

Il étudiait aussi la mécanique, et se sentit d'abord fort humilié de voir les mille projets, les mille inventions dont il s'était creusé et

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nourri l'esprit, appliqués avec de grands perfectionnemens dont il ne s'était point avisé. En tout et partout c'était la même chose. Ce que l'on ne faisait point à la Ville-Noire avait sa raison de n'y être pas adopté : le manque de moyens, d'espace, de grands moteurs, de grands cours d'eau, de bras, de débouchés, de capitaux. Il est facile de voir ce qui serait mieux, mais il s'agit de pouvoir le faire; toute la science de l'industrie est dans l'équilibre de ces deux termes. A quelques-uns le génie qui féconde largement les petits moyens, mais à une foule d'esprits inquiets l'ambition des vues mal combinées et des volontés sans puissance. Le premier ^ manifeste rarement et par exception ; les autres foisonnent et avortent.

Cependant Sept-Épées se consola en constatant la diffusion rapide des bonnes inventions et l'élan qu'elles donnent à une foule de mo« difîcations et de perfectionnemens de détaU que les circonstances locales inspirent aux praticiens intelligens. Si l'ambition de l'âme aspire à changer partout d'emblée la face des choses, il faut réussir ou devenir fou. Sept-Épées, qui avait eu les hallucinations de la jeunesse, devint plus froid et plus sage en voyant, dans les différens ateliers, beaucoup d'ouvriers capables et réfléchis qui amélioraient les procédés et tiraient parti du possible, sans se croire de grands hommes et sans aspirer à être portés en triomphe. 11 reconnut que, dans une époque d'activité générale et d'instruction toujours crois- sante, les grands inventeurs devaient être toujours plus rares, et se devoir tellement les uns aux autres qu'il serait peut-être un jour bien difficile de préciser la propriété d'une découverte.

Toutes ces réflexions, aidées de la conversation de fabricans in- struits et d'artisans habiles qu'il recherchait partout et qui se plai- saient à l'éclairer, lui rendirent enfin le calme et la modestie qui lui avaient manqué. Il cessa de mépriser les petits effortset de se croire appelé à de hautes destinées. Il avait, comme Audebert, quoique dans un autre genre, subi la maladie du siècle. Il en gué- rit par la raison qu'il était jeune et clairvoyant.

Son amour malheureux lui fut aussi une assez bonne leçon. Une faute est quelquefois le salut d'une âme, quand la faute est réparable et quand l'âme est généreuse. Si ce jeune homme avait eu des torts envers Tonine, il les avait expiés bien plus longtemps qu'ils n'avaient duré, et sa conscience était en droit de ne plus lui faire trop de reproches.

Il avait été fort loin de son pays, à la frontière, jusqu'en Alle- magne, se flattant toujours qu'une vie active et sérieuse dissiperait ses ennuis. Il se sentait fort et maître de sa volonté, mais c'était à la condition de ne pas rester en place. Dès qu'il commençait à nouer quelque relation agréable dans une ville, la vue du bonheur dômes-

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tique lui faisait sentir le vide de son cœur, et il se livrait à quelque projet de mariage. L'occasion ne manquait pas. Dès qu'on voyait sa bonne conduite et ses talens, on ne lui demandait rien de plus, et sa petite propriété , dont il était à même de faire la preuve par les lettres de Gaucher, était un luxe pour un habile artisan comme lui; mais au moment de répondi'e aux avances des familles, il se trou- vait si effrayé qu'il avait hâte de partir. L'image de Tonine se pla- çait entre lui et tous les objets nouveaux qui ne parlaient qu'à ses yeux. Elle avait jeté sur lui comme un charme, et peut-être en effet y en avait-il un particulier en elle.

Sept-Épées rencontrait en Allemagne des beautés plus épanouies, des cheveux d'or, des yeux de turquoise, des joues de roses, un lim- pide regard d'innocence, un banal sourire de bonté. C'était comme l'invitation au repos de l'âme, au parti-pris de l'habitude, au néant de l'impassible sécurité. Son esprit était un instant touché de ces grâces confiantes et de ce sentimentalisme bien portant qui sem- blait l'attendre pour le chérir et le soigner; mais il se disait vite que le bien-aimé paisiblement attendu n'était pas plus lui qu'un autre, et que s'il ne se chargeait pas du bonheur rêvé, un autre le réaliserait tout aussi bien que lui. Il revoyait alors la princesse de la Ville-Noire avec sa pâleur pensive, son regard mystérieux, sa gaieté sans bruit, son dévouement sans affectation, sa sensibilité sans niaiserie, son esprit pénétrant, que rien ne pouvait tromper, et sa bonté forte, qui pardonnait tout. Tonine n'était pas une femme comme les autres, et en pensant à elle le jeune artisan se sentait monter au-dessus de sa sphère, tandis qu'il se sentait redescendre au-dessous dès qu'il cherchait à s'accommoder d'un autre amour.

Et puis il y a aussi une loi de la nature qui condanme à une té- nacité singulière les amours non satisfaits. Cela est triste à dire, mais on oublie plus souvent-la femme qui vous a donné du bonheur que celle qui vous en a refusé. Sept-Épées combattait bravement son orgueil, dont il avait reconnu les dangers; mais on se modifie, on ne se transforme pas, et il y avait en lui une blessure qui sai- gnait toujours. Il s'en apercevait surtout au moment il se piquait de l'oublier, et c'est alors que, renonçant à s'en guérir par une réac- tion de sa volonté, il reprenait son bâton de voyage en se disant : Laissons courir le temps; mon mal passera plus tard, et peut-être sans que je m'en occupe.

Un jour, à une lettre de reproches de Gaucher, il répondit en avouant tout ce qu'il avait souffert, tout ce qu'il avait senti, tout ce qu'il avait modifié et corrigé dans son âme. Il ne nomma pas Tonine, mais son secret était facile à deviner. Sa lettre était digne, sincère et affectueuse. Il la finissait en disant : « Il faut que tu me par-

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donnes, mon brave camarade, d'avoir tant tardé à t'ouvrir mon cœur. J'attendais toujours le calme, qui n'est pas encore bien venu, mais qui n'est plus aussi absent que par le passé. J'ai des jours je suis presque content d'avoir été chercher au loin l'instruction que je ne pouvais pas deviner à moi tout seul. Une chose me rendrait peut-être tout à fait tranquille, ce serait de savoir si la personne à laquelle j'ai trop pensé est heureuse dans son mariage comme elle le mérite. Si je ne t'ai point fait jusqu'ici de questions sur elle, et si je ne t'en fais pas encore, ce n'est pas que je l'aie oubliée, c'est peut-être le contraire; mais un temps viendra, il faut l'espérer, je pourrai entendre parler d'elle sans avoir la bêtise de pleurer.

« Je t'écris d'une très belle campagne je suis pour quelque temps et tu peux me répondre. Je te dirai même que, pour la dixième fois au moins, j'ai quelque idée de mariage ici; mais je n'espère guère mieux de moi pour cela que les autres fois. Le ^œur ne peut pas se réveiller. N'importe, il est toujours chaud pour toi, pour ta Lise et tes enfans, qui doivent être bien beaux. Je te remercie d'a- voir donné mon nom au troisième. C'est une preuve que vous pen- sez à moi. Puisse-t-il ne jamais souffrir comme j'ai souffert, ce pauvre petit, qui sera un homme! Si j'ai jamais le bonheur de l'em- brasser, je saurai lui dire qu'il n'y a de bonheur que dans l'amour et l'amitié, et que tout ce qu'on cherche ailleurs de contentement ne vaut pas la peine qu'on se donne pour courir après. »

La campagne se trouvait alors Sept-Épées était le domaine d'une assez riche veuve de fermier, plus âgée que lui de deux ou trois ans, mais agréable, et d'un type brun et pâle qui lui rappelait vaguement celui de Tonine. Cette fois-ci, il tenta réellement de s'at- tacher, non pas tant à cause de la femme, qui ne lui plaisait que par réflexion et comme à travers le souvenir d'une autre, mais à cause de la poésie d'un pays magnifique et dans l'espoir d'une vie paisi- blement et utilement laborieuse.

Il était entré par hasard chez cette veuve. Elle l'avait distingué du premier coup d'oeil, et avait su le retenir en lui demandant ses conseils pour la réparation d'une machine agricole qu'il s'amusa à perfectionner en la simplifiant. Depuis plus d'un mois, il était chez elle, sans lui rien dire qui pût l'engager, mais sans pouvoir se refu- ser à comprendre que la dame ne lui aurait refusé ni sa main ni son cœur. Elle parlait assez bien le français, et Sept-Épées avait appris un peu d'allemand. Il était assis un jour sous de magnifiques tilleuls, à quelque distance de la maison, pendant que la veuve passait en revue, à l'entrée de sa cour, le riche bétail de son petit domaine. De près, elle n'était pas laide ; de loin, elle était belle à cause de sa taille bien prise et de ses allures dégagées. Les vaches grasses et les lourdes

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brebis qui Tentouraient, la maison blanche enfoncée dans les masses du verger fleuri, les grands berbages et les vertes moissons de la plaine imie comme une mer, l'horizon fin et vaporeux, formaient un tableau plein d'harmonie, de douceur et de sereine majesté.

La brise printanière courbait légèrement les jeunes épis et ap- portait les parfums du foin nouveau. « Le bonheur est ici, se dit le jeime exilé. Il n'y est peut-être pas pour moi, mais il y est pour qui serait sage et patient. Sans doute, dans cette vie lente et uniforme de la terre, le cœur d'un homme actif étoufferait bien quelquefois celui qui le porte. Cette nature qui fait son œuvre à pas comptés, jour par jour, heure par heure, et qui n'obéit à l'homme qu'avec une régularité imposante, c'est comme une loi sourde et aveugle qui se rit de nos fièvres d'activité. C'est aussi un joug qui vous retient encore mieux que le bœuf attaché à la charrue, car il ne faut pas quitter la terre quand on s'est marié avec elle. C'est un atelier de travail qu'on ne transporte pas et qu'il faut toujours défendre, non pas seulement contre le voisin, mais contre les oiseaux du ciel et les insectes cachés dans l'herbe. C'est un bagne avec des chaînes de fleurs, un souci solennel, silencieux et sans trêve.

« Mais aussi quelle grandeur dans la durée des choses de la cam- pagne! Comme les plus ingénieuses productions de l'artiste et de l'artisan sont peu de chose au prix de la majesté d'un vieux chêne! Comme le ciel est vaste sur ces plaines sans accident et sans fin I Et quelle musique discrête et pénétrante dans ces feuillages que l'air d'un beau jour caresse avec respect! Est-ce qu'ici les fumées de l'orgueil et les inquiétudes de Tâme ne doivent pas s'engourdir peu à peu sans qu'il soit même nécessaire de les combattre? Est-ce qu'il n'y a pas un charme plus puissant que toutes nos imaginations dans ce repos apparent qui cache le mystérieux travail de la terre?

« Oui, ici on doit devenir, sinon meilleur, du moins plus digne et plus austère. Les vaines sensibilités, les poignantes aspirations doi- vent s'émousser et faire place à une espèce de fatalisme robuste. La vie de fer et de feu de l'industriel est un délire, une gageure contre le ciel, un continuel emportement contre la nature et contre soi- même. Celle du paysan est une soumission prolongée, demi-prière et demi-sommeil. Le mépris des tourmens et des joies qui nous con- sument est écrit sur sa figure, qui ne sait ni rire ni pleurer. Il con- temple et il médite. 11 attend toujours quelque chose qui, un peu plus tôt, un peu plus tard, doit venu* à coup sûr, pluie ou soleil, ombre ou lumière; tandis que l'artisan, enfoui dans les mines ou courbé dans l'atelier sombre, a toujours l'esprit et les yeux tour- nés vers un seul point, l'agriculteur regarde en haut ce qui, des rayons ou des nuages, doit venir donAer la dernière et souveraine

Goosle

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26 . REVUE DES DEUX MONDES.

façon à son œuvre. Tous deux ont arrosé leur tâche des sueurs de leur front; mais l'artisan n'a façonné qu'un instrument destiné à s'user et à disparaître, une chose fragile qu'il ne reverra jamais, dont il ne connaîtra ni le destin ni la durée : le paysan a fécondé quelque chose d'étemel qui sommeillait, et qui recommence à vivre en sortant de ses mains, quelque chose d'actif et d'mépuisable qui doit fleurir et fructifier sous ses yeux. » *

Ainsi rêvait le jeune homme, se traduisant à lui-même ses propres pensées sous une forme qui n'avait pas besoin de mots pour en peindre les vives images. Il avait oublié la veuve, mais il se sentait devenir amoureux de la campagne. 11 se rappelait ses premiers ans, sa pauvre vallée pierreuse, les chèvres aux flancs creux pendues aux buissons, sa misère, ses pieds nus et son ignorance du mieux, si pleine de douceurs et d'incurie^' « Pourquoi ne suis-je pas resté ainsi? se disait-il : je n'aurais certes pas tant souffert ! Tout ce que j'ai acquis m'a rendu avide de ce que je ne pouvais pas acquérir. Et à présent, si je pouvais oublier ce que j'ai vécu et me contenter du travail sans ardeur, de l'amitié sans amour, de l'avenir sans im- prévu, je redeviendrais calme sous ce grand ciel pur et sur cette terre bénie. Je me ferais encore des joies d'enfant de la plus simple chose : la naissance d'un agneau sur ma paille, le chant d'une poule dans ma cour, la course d'un lièvre dans mon champ, seraient des événemens dans ma vie, et qui sait si je n'arriverais pas un jour à me pâmer d'aise et à me gonfler d'orgueil en voyant engraisser un bœuf dans mon étable? »

Sept-Épées en était de son rêve, renouvelant à son insu la fable de la laitière et du pot au lait, lorqu'un porteur de lettres qui par- courait la plaine, allant d'une ferme à l'autre, lui remit une lettre de la Ville-Noire, sur laquelle, malgré son timbre de départ fort ar- riéré, on lisait, comme une ironie de la destinée des absens : faire tenir sans retard; très pressé.

XIII.

La lettre était de Lise Gaucher, elle avait couru : l'adresse était mal mise.

« Mon cher ami, disait-elle, si votre cœur n'a pas trop changé, il n'est que temps pour vous de revenir au pays. Votre parrain va bien et nous de môme; mais la pauvre Tonine, malade depuis longtemps, n'est pas encore en état de travailler, et se trouve si endettée par les frais de sa maladie qu'il lui faudra\t faire des miracles pour en sortir. Sans nos amitiés, qui ne l'abandonneront jamais, la misère serait chez elle; mais elle souffre tant de l'idée que nous nous pri-

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LA VILLE NOIRE. 27

vons pour l'aider, que nous avons peur de la voir mourir pour vouloir faire plus qu'elle ne pourra, ou pour le tourment qu'elle donnera à ses esprits. Nous avons pensé à vous, qui avez quelque chose et qui êtes sans famille. Peut-être, en venant ici, saunez-vous décider cette pauvre amie à accepter vos soins, vos secours et votre amitié, qu*elle n'a pas cessé de mériter. »

Tonine n'était donc pas mariée ! La joie fut le premier sentiment qui domina l'émotion de Sept-Épées. 11 s'arrêta peu à l'inquiétude. Tonine n'était pas perdue, puisqu'on l'appelait à son aide; on n'a pas tant de prévisions pour ceux qui vont mourir; d'ailleurs l'amour fait des miracles, et Sept-Épées sentit qu'il aimait Tonine plus que jamais.

En un instant disparurent les fantômes de son bonheur cham- pêtre, n regarda autour de lui comme au sortir d'un sommeil pro- fond; il trouva la plaine plate et stupide, la maison prétentieuse, les animaux malpropres, la veuve sans jeunesse et sans charme. Et comme cette pauvre femme effrayée lui demandait s'il était vrai- ment décidé à la quitter : Eh oui ! lui dit-il brusquement, vous ai -je promis de rester, moi, et ne vous ai -je pas dit que j'étais marié dans mon pays? Ma femme est malade, adieu ! J'ai travaillé pour vous avec plaisir... Gardez votre argent, je ne veux rien d'ici. Et il s'enfuit, léger comme l'oiseau qui émigré au printemps. Dès qu'il vit ime voiture publique, il s'y jeta, de dans un convoi de chemin de fer, et puis enfin, au bout de cinq jours de voyage aussi rapide que possible, il se vit à pied sur le haut du chemin de mon- tagne, au-dessus des abîmes qui s'entr' ouvrent pour recevoir dans leurs flancs abrupts les constructions entassées et les machines bruyantes de la Ville-Noire.

Il avait encore près d'une lieue à descendre pour y arriver. Il marchait si vite que ses pas laissaient à peine leur trace sur le sable du chemin, et pourtant son cœur TétouÂfait. Comme tf^ut lui parais- sait noble et beau dans son Val-d'Enfer! Elles étaient lo'm, les grandes prairies mornes et les grasses étables de la veuve alle- mande! Ces rocs dentelés en scie ou planaient les vautours, ces eaux violentes se frayant un passage dans les granits déchirés, ces bois sombres battus du vent sur les hauteurs, et ces étroites oasis un rayon de soleU enfermé dans de hautes muraiUes naturelles fécondait un coin de verdure sauvage et quelques aunes à moitié déracinés par les pluies, tout cela formait un spectacle sublime et délicieux pour celui que l'amour et l'espérance ramenaient au pays.

n arriva au-dessus de sa baraque, et se pencha pour la regarder. Il ne comptait pas y descendre, étant bien plus pressé de revoir ses amis que son bien, et sachant qu'un peu au-delà, le sentier, moins

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28 REVUE DES DEUX MONDES.

étroit et moins difficile, qui longeait le torrent serait meilleur à prendre pour aller vite. Pourtant, comme la baraque était en partie visible d'un certain angle de la haute route, il pouvait bien lui ac- corder un coup d'œil sans s'arrêter; mais soit que dans son trouble il eût dépassé le bon endroit, soit que les pins qui montaient des contre-forts escarpés de la route eussent grandi en son absence au point de cacher tout le revers de la gorge, il ne vit pas le toit de sa fabrique, et continua à descendre jusqu'à l'angle d'un petit bois d'où il était certain de la découvrir tout entière lorsqu'il quitterait la route pour le sentier de la Ville-Noire,

Quand il fut là, force lui fut de s'arrêter, tant la surprise le sai- sit, et un moment il se crut halluciné. Il ne reconnaissait plus l'en- droit, il le cherchait en vain dans ses souvenirs. Le coude de la rivière avait disparu, et, au lieu de suivre une pente oblique et ra- pide, l'eau tombait en une nappe droite dont le mugissement avait quelque chose de triomphant et d'implacable. Le flanc du rocher, autrefois hérissé de roches menaçantes, présentait une coupure ver- ticale qui semblait toute fraîche; à la place devait être l'usine avec son écluse et son petit pont rustique, on voyait s'élever une masse hideuse de blocs fendus et fracassés, semée d'arbres brisés et encore verts. Sous cette masse récemment écroulée , la baraque ensevelie n'avait pas laissé plus de traces que si elle n'eût jamais existé.

Le premier mouvement de Sept-Épées, quand il ne lui fut plus possible de douter de son désastre, fut digne de la noble humanité : Ah I mon pauvre Ya-sans-Peur, s'écria-t-îl en tendant les bras in- volontairement vers cet affreux spectacle, ô mes bons ouvriers, ô mes pauvres apprentis, êtes-vous à jamais ensevelis là-dessous?

Non , grâce à Dieu ! lui répondit une voix rude, en même temps que Ya-sans-Peur se présentait devant lui sur le sentier : nous avons été avertis par un grand bruit de craquement et une abominable fente qui se sont faits deux heures d'avance; nous avons eu le temps de déménager tout ce qui pouvait être emporté. Cela s'est passé il y a environ trois semaines, et je pensais qu'on te l'avait écrit; mais, dans le doute, je suis venu au-devant de toi tous les jours pour t'é- pargner une mauvaise surprise, et te dire qu'au moins il n'y a per- sonne de mort.

Alors Dieu soit loué ! répondit Sept-Épées en embrassant son maître ouvrier, et si vous avez sauvé les outils, c'est de quoi re- commencer mon ancienne vie : je rapporte mes deux bras, et rien n'est perdu.

Si fait, tout est perdu, car les outils, c'est de la peine à pren- dre, et la bâtisse, c'était de^l' argent gagné; mais que veux-tu? le

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LA VILLE NOIRE. 29

père Audebert l'avait bien dit, dans le temps, que c'était un endroit maudit, et que le diable s'y était embusqué.

Mon cher ami, répondit Sept-Épées, le diable qui s'était em- busqué là, c'est l'amour du gain qui pousse les ambitieux jusque dans des précipices la terre manque sous leurs pieds. Si f avais su autrefois ce que je sais aujourd'hui, je n'aurais pas mis mes espé- rances en butte à tout ce qui, d'un moment à l'autre, pouvait les détruire. Après tout, je ne dois pas trop regretter ime expérience qui m'a rendu plus sage, qui a eu au moins un bon résultat, celui d'empêcher Audebert d'aller en prison, ou de mendier sur les che- mins, déshonoré et repoussé comme banqueroutier. Le dommage tombe sur moi qui suis jeune et qui peux encore me relever sans faire de tort à personne. Nous n'avons pas de dettes, n'est-ce pas?

Au contraire, nous avons des profits. Hélas! nous marchions bien; mais après tout ce sera peut-être plus heureux pour toi d'en- trer au nouvel atelier qui s'est établi dans la ville. Moi, j'y ai déjà trouvé de l'occupation, et toi, avec les talens que tu as, je suis bien sûr qu'on va te rechercher pour t'y donner une belle place. Sans doute, dans les lettres qu'on t'écrivait pour te faire revenir, on t'a parlé de cela?

Non, il y a quelque chose qui m'intéressait davantage, et dont tu vas me parler, toi !

Sept-Épées allait demander des nouvelles de Tonine, tout en con- tinuant à marcher vite avec Va-sans-Peur, lorsqu'il s'arrêta de nou- veau, frappé d'un spectacle fort étrange. C'était un vieillard com- plètement chauve qui venait au-devant d'eux avec une couronne de lauriers sur la tête et une douzaine d'enfans qui le suivaient en dan- sant; lui, chantait d'une voix cassée, frappant dans ses mains et les animant du geste, d'un air à la fois sérieux et enjoué.

Qu'est-ce que tela? dit Sept-Épées avec effroi. Dieu me par- donne! n'est-ce pas Audebert qui est devenu fou?

Eh bien! oui, répondit Va-sans-Peur : on n'a pas voulu te l'écrire; mais il y a déjà quelque temps que la tête a déménagé tout à fait. C'est la faute de ces fainéans de la ville haute, que ton parrain a bien raison de mépriser! Ils ont été jaloux de ce qu'il y avait à la Ville-Noire un chansonnier plus fort que tous leurs messieurs, et ils ont voulu s'en faire honneur auprès des étrangers. Ils l'ont invité à je ne sais quelle farce qu'ils appellent une société académique. Ils lui ont donné un banquet, ils lui ont flanqué des lauriers sur la tête, et tant d'honneurs, et tant de complimens, et tant de bêtises, qu'ils nous l'ont renvoyé comme le voilà. On a cru qu'il s'était enivré et que ce serait passé le lendemain; mais point. Voilà trois mois qu'il ne fait plus rien que courir les rues et les chemins avec sa couronne, et un tas de galopins à ses trousses.

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30 HEYIE DES DEUl MOKDES.

Pauvre Audebert! dit Sept-Épées, les yeux pleins de larmes. Cela devait finir ainsi. Allons! je ne suis donc revenu ici que pour voir tout en ruines! Et il alla au-devant du vieux poète, qui ve- nait lentement, s'arrétant à chaque pas pour déclamer ou faire ré- citer des vers à son cortège d'enfans, donnant sa couronne tantôt à l'un, tantôt à l'autre, puis la reprenant et l'élevant en Fair avec des gestes d'invocation enthousiaste.

Va-sans-Peur, voyant que Sept-Épées pleurait, lui dit : « Il ne faut pourtant pas trop te désoler de ce que tu vois! Jamais le vieux ne s'est si bien porté, jamais peut-être il ne s'est trouvé si heu- reux. Auparavant, il avait des jours de colère, des semaines de chagrin, des mois entiers il ne travaillait pas, et ses amis, tantôt l'un, tantôt l'autre, prenaient soin de lui. A présent, comme il ne travaille plus du tout et qu'on est bien sûr que ce n'est pas sa faute, c'est tout le monde qui en prend grand soin. Il faut Je dire à l'honneur de la ville basse : il entre partout, et partout pauvres ou riches lui donnent à boire et à manger ce qu'ils ont de mieux. Aussi tu peux voir qu'il est plus frais et moins maigre que tu ne l'as jamais vu. Il ne faut pas non plus croire qu'il soit méprisé ni qu'il ennuie le monde. Il a toujours de l'esprit plus gros que lui, et, comme il n'a plus de soucis, il ne dit plus que des choses agréables. Il cause très raisonnablement des heures entières, et les étrangers qui viennent le voir s'en vont en disant qu'il n'a rien de dérangé dans le cerveau, sauf une petite chose qui est de croire qu'il est un . ancien particulier qu'on appelait Pindare dans les temps. Cela ne fait de mal à personne, et tout le monde s'est donné le mot pour ne pas le contrarier là-dessus. Il est toujours très brave homme, très humain, et il n'y a pas longtemps, dans une maison qui brûlait, il est entré à travers les flammes, en disant que les dieux devaient le protéger. Le fait est qu'on dit qu'il y en a un pour les amoureux, un pour les ivrognes et un pour les fous, ce qui ferait trois : tant il y a qu' Au- debert a passé dans le feu sans se brûler, et il a sauvé ui^ enfant qui s'est trouvé n'avoir pas plus de mal que lui. Tiens, c'est celui-là, ce petit blond qui lui tient toujours la main. Il y a des gens qui ont voulu faire de ça un miracle, et pour ces gens-là Audebert est plu- tôt un saint qu'un maniaque. Ce qu'il y a de sûr, c'est que le pauvre cher homme a toujours eu et aura toujours un grand bon cœur, et que tout un chacun se fait un devoir de le protéger. Ces enfans que tu vois sauter autour de lui, c'est ses petits gardes du corps. Leurs parens leur ont bien recommandé de ne pas lui laisser attraper de mal, et s'il y en avait un assez mauvais sujet pour l'insulter et se moquer de lui, tu le verrais chassé et battu par les autres. Aujoiu*- d'hui c'est ceux-ci, demain ce sera d'autres; on les envoie autour de lui comme à l'école. Le vieux ne leur apprend jamais de sot-

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LA TILLE NOIRE. 31

tises : bien au contraire, il leur enseigné de temp^ en temps d'assez jolies choses; mais le voilà qui t'a vu, et il te reconnaît, car il arrive les bras ouverts. Appelle-le Pindare, et tout^ra bien! »

Sept-Épées attendri serra le vieux poète sur son cœur, et recon- nut bientôt que Ya-sans-Peur ne l'avait pas trompé : Audebert était heureux. Il pensait que le monde lui avait enfin rendu justice, et depuis qu'il se rêvait au comble de la gloire, il était modeste et par* lait fort peu de lui. Il signait Pindare et portait des lauriers; c'était toute sa folie, et il la devait peut-être à une mauvaise pièce de vers qui lui avait été adressée au fameux banquet, pièce dans la- quelle on l'avait comparé au poète de l'antiquité. Cette erreur en- traînait logiquement chez lui celle de ne pouvoir se persuader que Pindare, revenu sur la terre, pût s'astreindre au métier de coute- lier. 11 trouvait donc fort simple que les populations fussent empres- sées de lui offru" la table et l'hospitalité, et il n'y mettait pas d'in- discrétion, car il était resté fort sobre, et ^ clientèle était assez nombreuse pour qu'il pût, durant tous les jours de l'année, entrer chez un hôte nouveau sans l'importuner.

Il causa un instant avec Sept-Épées de la manière la plus cor- diale, toujours un peu vague, mais enjouée, et sans paraître étran- ger à aucun des événemens de la réalité. Tu as perdu ta fa- brique, lui dit-il. La montagne a voulu se venger de nos défis. Je vois que tu prends cela avec courage et sagesse, et tu as bien rai- son. Le bonheur n'est pas dans un tas de pierres, et, pas plus que moi, tu n'étais destiné à être l'esclave d'une machme. La joie t'at- tend au véritable logis : celui de l'amour et de l'amitié; c'est pour- quoi je te quitte, car tu dois être pressé de revoir ce que tu aimes !

LÀ-dessus il embrassa encore Sept-Épées, et continua sa prome- nade avec les enfans, qui se remirent à l'escorter, fiers de montrer au voyageur le soin qu'ils avaient de lui.

Dépêchons-nous, dit Sept-Épées à son compagnon, il me tarde bien d'arriver! et pourtant je me demande si je ne devrais pas t'en- voyer en avant pour prévenir nos amis. Je crains que Tonine...

Bah ! bah ! Tonine ! répondit Va-sans-Peur en levant les épaules; est-ce que tu.y penses toujours? Voilà qui ne serait pas raisonnable par exemple!

Que veux-tu dire? s'écria Sept-Épées; ah ! oui, je comprends! tu penses qu'elle est pauvre, malade, endettée, et que, ruiné comme me voilà, je reviens pour épouser la misère? Tu te trompes, mon camarade 1 II n'y a pas de misère pour celui qui a du courage et un peu de talent, et rien n'est impossible d'ailleurs à celui qui aime.

Tu me dis des choses auxquelles je ne comprends rien du

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32 REVUE DES DEDl MONDES.

tout, reprit Va-sans-Peur. Il faut bien que tu ne saches pas... Mais voilà la Lise qui vient aussi à ta rencontre, et qui saura ce que tu as dans la tète; c'est peut-être des affaires qui ne me regardent pas, je vous laisse causer ensemble.

Lise arrivait en effet avec ses trois enfans, car il y en avait un troisième, encore plus beau que les deux premiers. Rosette avait grandi de toute la tête; elle était toujours propre comme du temps Tonine peignait ses cheveux blonds et plissait sa collerette blan- che. Lise elle-même avait une mise assez soignée et semblait avoir rajeuni.

Allons! lui dit le voyageur en l'embrassant, de votre côté au moins tout va bien, et c'est une consolation pour moil Cela me fait aussi espérer que je vais trouver Tonine...

Tonine va mieux depuis qu'elle espère ton retour. Elle est même assez forte pour avoir essayé de sortir aujourd'hui dans une carriole qu on lui a prêtée. Tu ne la verras que dans une ou deux heures.

Gomment? elle a été se promener, et elle n'a pas pris la route par laquelle je devais venir?

Et qui savait par quelle route tu reviendrais? Et puis, à force de t'attendre, on ne savait plus que penser! Enfin tu ne la trou- veras pas chez elle tout de suite, et nous pouvons causer un peu ici, car je t'avoue que je suis lasse de porter ce gros marmot dans la montagne.

Et Lise s'assit sur l'herbe avec son enfant sur ses genoux.

Vous m'inquiétez beaucoup. Lise, reprit Sept-Épées. Tonine est plus malade ou terriblement changée, et vous voulez me pré- parer à la voir.

Si Tonine était plus malade, tu ne me verrais pas ici, reprit Lise. Quant à être bien changée,... si cela était, mon cher ami, si elle était enlaidie, si elle avait perdu ses beaux cheveux, si elle était vieille avant l'âge et un peu infirme, qu'est-ce que tu en dirais, voyons?

XIY.

Sept-Épées n'avait pas encore songé à l'éventualité que Lise lui mettait sous les yeux. Il devint pâle, mais sa volonté ne faiblit pas. Lise, répondit-il, je ne vous cacherai pas que jusqu'à ce jour, quelque chose que j'aie pu tenter pour m'en distraire, j'ai été amou- reux de Tonine, oui, amoureux comme un fou par momens, et dans d'autres momens amoureux avec toute ma raison, car je me rappe- lais sa bonté et son esprit, que je ne pouvais retrouver dans aucune

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LA TILLE NOIRE. 33

autre femme. Je ne pense donc pas que le souvenir de sa figure fût ia plus grande cause de mes regrets, et je ne peux pas vous dire le chagrin que pourra me causer le changement de cette figure qui me plaisait tant; je ne le sais pas moi-même. Si Tonine est infirme, peut-être aussi que son caractère va être changé; mais tout cela, voyez-vous, ne me fera pas reculer. J'étais revenu pour lui offrir le petit bien que je croyais avoir. Je ne l'ai plus, il me reste la force et l'envie de travailler, et quand je devrais mourir à la peine, je veux que Tonine ne souffre de rien et me doive tout. Voilà mon idée. Lise, et je n'en changerai pas. Vous pouvez donc tout me dire.

Eh bien ! tranquillisez-vous, reprit Lise en lui tendant la main. Tonine n'est ni infirme ni défigurée. Je voulais savoir si votre amitié était au-dessus de tout, et je vois que vous méritez la sienne. A pré- sent nous pouvons aller la trouver. Portez-moi un peu mon gros garçon, nous irons plus vite.

Lise marcha devant, mais, au lieu de s'engager dans le dédale des ruelles tortueuses de la Ville-Noire, elle prit sur sa gauche un beau chemin neuf taillé dans le roc.

Voilà un ouvrage nouveau qui fait grand bien aux transports de nos denrées, dit le voyageur.

Et qui fait grand plaisir aux pères et mères de nos petits en- fans. Nous ne craignons plus de les voir écraser par les chariots sous ces arcades les moyeux touchaient les bornes. On peut laver et balayer le seuil des maisons; la santé y gagne.

C'est vrai que je trouve aux abords de la ville un air de di- manche, quoique nous soyons sur la semaine; mais, par le chemin que vous me faites prendre, nous n'allons pas du côté de nos logis, et, avant de regarder les embellissemens, je voudrais embrasser mon monde !

C'est bien pour cela que je te mène comme je fais, compagnon ! Tu ne trouverais ni ton parrain, ni Gaucher du côté de la maison. Us ne travaillent plus à l'atelier Trottin , mais à la Barre-Molino, à la grande fabrique.

Voilà qui m'étonne qu'ils aient quitté un assez bon patron pour •un maître dur et pas toujours juste I

L'intendant de Molino? Bah! il n'y est plus depuis que Molino 'est mort.

Je ne savais pas tout cela ! Ses héritiers sont donc un peu plus gentils que lui?

Il n'a qu'une héritière, la demoiselle, comme on dit à présent. Tu ne la connais pas?

Ma foi non! quelque fille naturelle? il n'avait pas de famille ici?

Tom xxvn. 3

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SA REVUE DES DEUX MONDES.

N'importe; celle-là, vois-tu, est bien différente de lui : elle est comme Tonine absolument, elle ne pense qu'à l'avantage et au sou- lagement des autres. C'est elle qui a fait, en un tour de main, ache- ver cette route nous voilà, ce qui a désencombré et assaini la ville basse. Tu ne reconnaîtras pas non plus la Barre-Molino. C'est à pré- sent un atelier modèle qui rapporte gros, et dont tous les profits sont employés à donner l'apprentissage et l'éducation gratis aux enfans de la Ville-Noire, des soins aux malades, des lectures et des cour» aux ouvriers, des secours et des avances à ceux qui ont eu des acci- dens. Tu verras des bains, des gymnases, des salles d'étude, et tu ne seras pas embarrassé pour y gagner ta vie, soit comme ouvrier, soit comme professeur, soit comme surveillant.

C'est bien, tout cela, Lisel II était bien temps que la Ville- Noire eût, comme d'autres viUes j'ai passé, son ami et son bien- faiteur. Sans doute elle est très riche, cette demoiselle, puisqu'elle sacrifie une partie de son revenu à nous faire du bien?

Elle n'est pas bien riche, elle n'a hérité que de la fabrique et d'une somme d'argent qu'elle a employée tout de suite à faire faire ce chemin et à fonder l' atelier-modèle. Elle vit de peu pour son compte, presque aussi simplement qu'une ouvrière à son aise. Tu la verras I Ton parrain, qui en est très considéré, ainsi que mon mari et moi, nous te présenterons à elle pas plus tard qu'aujourd'hui, et dès demain tu pourras travailler pour Tonine.

Oui, j'en remercie Dieu et vous autres. . . Mais Tonine ? je croyais que vous m'aviez trompé, que je pourrais la voir tout de suite. Elle ne travaille pas à la coutellerie, je pense? et nous voilà juste au- dessus de la maison de la Laurentis.

Elle n'y demeure plus, répondit la Lise, et pourtant... il se pourrait qu'elle y fût, car on n'a pas loué sa petite chambre, et elle y revient quelquefois.

Et elle y est, j'en suis sûr! s'écria Sept-Épées en rendant le poupon à sa mère, car la fenêtre est ouverte! Et, s' élançant comme une flèche sur le talus du chemin neuf, en deux sauts et trois en- jambées, il arriva au niveau de la terrasse de Tonine, dont il franchit sûsément la pqtite balustrade de briques chargée de clématite sau- vage.

Tonine était en effet, elle l'avait entendu accourir, elle s'élança dans ses bras, et tous deux furent si contens de se revoir que les larmes coupèrent les premières paroles. Puis ils se regardèrent avec ravissement. Sept-Épées était plus que jamais le plus joli homme de la Ville-Noire. Sa figure avait pris un caractère plus mâle, et ce- pendant elle était plus douce; Elle exprimait la force qui se connaît et qui se domine eUe-même. Il avait aussi l'œil plus intelligent

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LA TILLE NOIBE. $5

qu'autrefois. On sentait que cet œil-là avait vu beaucoup de choses que le cerveau avait comprises, et qu'il avait des larmes qui ve- naient de l'âme racore plus que de la sensation.

Quant à Tonine, elle n'avait jamais été précisément belle avant le départ de Sept-Épées, et elle l'était maintenant. Elle avait perdu sa pâleur, et les contours de ses joues et de sa personne avaient pris un peu plus de rondeur sans perdre de leur fmesse. Elle était habillée à peu près conome autrefois. Cependant une jupe plus ample, des <dieveux plus bouffans, quelque chose qu'on ne pouvait pas préci- ser, mais qui se sentait dans tout, lui donnait plus que jamais son ^ de princesse.

On t'a trompé, mon ami, dit-elle à Sept-Épées, je n'ai jamais été malade ni dans la misère. C'est Lise qui a inventé tout cela pour te faire revenir, et je ne l'en ai pas empêchée. Me pardonnes-tu?

Ah! Tonioe, je t'en remercie! Tu n'as pas douté de mon re- tour; mais pourquoi donc, mon Dieu, ne m' avoir pas fait revenir plus tôt?

Et toi, pourquoi n'es-tu pas revenu quand je t'ai écrit que je n'^ouserais pas le docteur Anthime?

Tu m'as écrit cela, Tonine?

Oui, trois jours après ton départ, c'est-à-dire aussitôt que je t'ai su parti.

Et moi, je n'ai pas reçu la lettre ! Ah ! malheureux que je suis 1 Avoir tant souffert, t'avoir perdue si longtemps, quand je pouvais être heureux tout de suite !

Ne regrette rien, je ne t'aurais pas épousé tout de suite, et peut-être, qui sait? je n'aurais pas repris confiance en toi de si tôt. Nous ne nous comprenions pas, vois-tu, dans ce moment-là, nous ne pouvions pas nous comprendre. Tu avais trop de choses dans la tête, et moi je ne voyais pas bien clair non plus dans la mienne. J'avais aussi mes jours d'ambition ; j'aurais voulu être à même de faire beau- coup de bien , et ton dépit ne me semblait pas de la véritable ami- tié. Je me confesse à toi, Sept-Épées. Pendant quelques jours, •croyant que tu songeais à Clarisse, j'ai songé à un autre, mais sans pouvoir l'aimer. Et quand j'ai connu ton chagrin, tout a été fini. J'ai remercié ce jeune homme, je lui ai dit que je t'aimais toujours, mal- gré moi, mais que je t'aimais, toi, et non pas lui ! Nous nous sommes quittés en nous serrant la main. Depuis ce temps-là, j'ai bien cru que tu m'avais oubliée tout à fait, et je ne voulais plus penser à toi; mais je n'ai jamais pu en regarder un autre. J'avais beaucoup d'en- nui et de tristesse sans le faire paraître; mais il m'est survenu de grandes occupations que je te raconterai un peu plus tard, et je ne pensais plus avoir jamds le temps de me marier, lorsque dernière-

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S6 REVUE DES DEUX MONDES.

ment Gaucher m'a montré ta lettre, j'ai vu que tu m'aimais tou- jours, et que la raison t'était venue avec l'expérience. Et puis l'ac- cident de ta baraque m'a décidée tout à fait à m' ouvrir à Lise et à lui faire connaître que je souhaitais ton retour. Elle a arrangé cela à sa fantaisie, et tu vois que tout est pour le mieux, puisque l'idée du mariage t'était venue, et que tu étais las des voyages.

Et nous nous marions, n'est-ce pas, Tonine? Nous nous ma- rions tout de suite! Je suis ruiné, et toi, qui n'as point eu de mal- heurs, tu n'as plus besoin de moi, tu pourrais même trouver mieux; mais tu es si bonne et si fidèle que c'est justement ma pauvreté qui te .décide ! Oh ! cette fois-ci je te jure que si je ne suis pas bientôt ton mari, je deviendrai fou et peut-être méchant!

Alors dépêchons-nous de nous engager par serment. Tu l'en- tends! dit-elle à Lise, qui avait fait un détour avec ses enfans pour les rejoindre, et qui arrivait tout essoufflée : il me jure son honneur et sa foi que nous serons l'un à l'autre, que qui s'en dédira ne sera plus digne de manger du pain! A présent, courons embrasser ce vieux parrain et ce brave Gaucher, qui ne s'attendent guère à ce que nous allons leur dire. Donne-moi ton dernier garçon, Lise, car tu es lasse. Sept-Épées portera l'autre, pour qu'il ne s'amuse pas en route, et Rosette ira aussi vite que nous.

Là-dessus, les deux amans prirent les deux enfans, échangeant un regard involontaire , car tous deux songèrent en même temps au bonheur qu'ils auraient un jour de porter ainsi les fruits de leur union, et, pour s'épargner la peine de remonter le talus, ils se mi- rent à marcher rapidement à travers les ruelles de la Ville-Noire; mais ils furent arrêtés à chaque pas par nombre d'amis et de con- naissances qui voulaient embrasser le voyageur et lui faire racon- ter, séance tenante, ses aventures. Sept-Épées leur promettait de revenir causer avec eux, et Tonine l'aidait à s'en débarrasser, ce qui donna lieu à celui-ci de remarquer l'air de déférence particulière que tous avaient pour elle. Loin de diminuer, l'ascendant singulier qu'elle exerçait dans la ville avait augmenté jusqu'au respect, et Sept-Épées sentait la fierté lui venir au cœur en songeant que sa femme lui ferait une espèce de royauté morale, toute d'estime et d'affection.

En descendant toujours la rivière, ils passèrent sous une arcade neuve assez large, qui était aussi un ouvrage de la demoiselle y et Sept-Épées se trouva tout à coup en face d'une vaste usine dans la- quelle il reconnut bien la Barre-Molino, mais si bien réparée et si agi'éablement embellie, que c'était comme une maison de plaisance traversée par les flots de la rivière. Les rouages des machines, semblables à des monstres furieux emprisonnés sous les arcades

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LA YIIXE NOIRE. 37

basses, divisaient les eaux en mille ruisseaux écumeux qui s'en- fuyaient à travers la plaine, car cette noble fabrique touchait à. la campagne, et au pied d'un immense rocher bien assis par la natiu*e, les reins en arrière et le front renversé comme pour recevoir les orages, dont il préservait sa base tranquille, on voyait s'ouvrir l'im- mense vallée avec ses noyers plantureux et ses jeunes blés inondés de lumière.

Vive Dieu! s'écria Sept-Épées tout surpris, on a fait de cette grande carcasse triste et noire un véritable palais, et si ce n'est pas seulement une robe de parade pour les yeux des passans, si Tinté- rieur répond au dehors, nos noirs compagnons sont comme des taches dans le soleil!

Entrez, entrez ! dit la Lise, vous verrez qu'ils sont aussi bien que dans n'importe laquelle des belles manufactures que vous avez pu voir dans vos voyages.

Sept-Épées traversa des salles claires, bien aérées, avec des pé- ristyles clos et couverts les ouvriers en sueur pouvaient se repo- ser aux heures des repas, sans être saisis par le froid des mauvais jours. Il vit un ouvroir d'enfans régnait le plus grand ordre, et que surveillait un ouvrier connu pour sa douceur, en même temps que la mère Sauvière, la pieuse femme, travaillait près de la porte, toujours prête à donner des soins à ceux qui se sentiraient malades ou fatigués. Enfin on arriva à la forge, Laguerre était occupé à donner la première façon aux pièces. Le vieillard n'avait pas été prévenu du retour de son filleul. Sa surprise et sa joie s'exprimèrent par la fixité de ses gros yeux brillans, suivie d'un juron épouvantable. Puis, jetant ses outils, il saisit l'enfant prodigue par le corps, et bien prit à celui-ci d'être solide, car l'étreinte fut rude. Gaucher, appelé par Lise, accourut de son côté, non moins étonné et transporté que le parrain, car les deux femmes avaient bien gardé leur secret. Tu nous vois très contons et très heureux, dit Gaucher à son ancien ca- marade. Nous sommes gagés comme surveillans de nos salles et logés on ne peut pas mieux. Tu vas certainement avoir la meil- leure place de tout l'établissement, car c'est toi qui as le plus d'idées et de connaissances.

Sans doute, sans doute, dit le parram, et j'espère que ce va- gabond n'aura plus envie de nous quitter!

Jamais! s'écria Sept-Épées. Oh ! non, jamais, puisque j'épouse Tonine !

Est-ce vrai? est-ce possible? s'écria à son tour Gaucher, dont Tétonnement se refléta sur la figure du parrain, immobile et stupé- fait.

Puis, tout à coup levant les épaules : Mon garçon, dit le vieillard

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38 UTUE DES DEUX MONDES.

à son filleul, ta es donc toujours fou? Toi épouser Tenine? à pré- sent? toi, toi?

Mon Dieu ! reprit Sept-Épées cherchant des yeux Tonine, qui avait disparu, est-ce que vous voudriez y mettre empêchement? Et pour queUe raison?

Tu le demandes? tu plaisantes, je crois! Voycms, j'en ai assez» moi, de la plaisanterie ! Veux-tu, pour commencer, te rendre ridi- cule, et moi par contre? Parlons d'autre chose, je te prie. Raconte- nous unpeu...

Il vous racontera tout ce que vous voudrez, répondit Lise, qui venait de rentrer dans la forge; mais il faut d'abord songer à la faim qu'il doit avoir, ce voyageur ! La demoiselle vous invite à dîner avec lui et nous, entendez-vous, parrain? Allez vous habiller ; moi, j'emmène Sept-Épées chez nous, pour qu'il fasse aussi un peu de toUette. Il n'est que temps, il s'en va trois heures I

Sept-Épées suivit machinalement la Lise dans un corps de logis elle avait son ménage installé très proprement et largement, non loin du logement de Laguerre et à côté de celui d'Audebert, re- cueilli et soigné dans l'établissement, quand sa fantaisie de courir ne le menait pas ailleurs. Elle ouvrit à Sept-Épées une chambï*e va- cante qu'elle était autorisée à lui donner. Elle avait déjà parlé à la demoiselle, et la demoiselle était disposée à bien accueillir l'artisan de mérite que Lise et Tonine lui recommandaient. Sept-Épées en- tendait à peine ce que lui disait la Lise. C'est fort bien, lui répon- dit-il, cette demoiselle est fort honnête, et je compte bien la re- mercier; mais il s'agit de Tonine. Pourquoi mon parrain a-t-il si mal accueilli la nouvelle de notre mariage?

II l'a mal accueillie?

Il m'a répondu de manière à me faire croire qu'il s'opposerait à mon bonheur. Il y a quelque chose là-dessous. Lise, quelque chose que vous ne m'avez pas dit I

Que peut-il y avoir, je te le demande, à toi? Est-ce la faute de quelqu'un si ton brave homme de parrain ne comprend rien à vos amours?

Sept-Épées crut voir Lise embarrassée, et il lui fit des questions détournées auxquelles il n'obtint que des réponses évasives. Une grande inquiétude s'enàpara de lui, d'autant plus que Lise l'ayant laissé seul pour qu'il pût s'habiller, il remarqua qu'elle restait près de sa porte, comme si elle l'eût surveillé pour empêcher une com- munication quelconque entre lui et les personnes du dehors. Il tomba dans un grand trouble d'esprit. Tonine avait-elle commis une faute, ou tout au moins provoqué involontairement quelque scandale? Gomment supposer qu'elle eût démérité dans l'estime pu-

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LA. ynXB NOIRE. 39

blique après les témoignage de déférence qu'il lui avait vu recueil- lir à chaque pas dans la rue; mais aussi comment expliquer l'indi- gnation du parrain à l'ouverture qui lui avait été faite? Et pourquoi Tonine avait-elle subitement disparu, comme poiu" ne pas être pré- sente à Texplication?

XV.

Quand une idée noire s'empare d'un cerveau logique, elle trouve toujours à s'y fonder sur des inductions désespérantes. Sept-Épées s'imagina que Tonine avait pu avoir un intérêt grave, tout diffé- rent d'un intérêt de cœur, à le rappeler auprès d'elle. Pourquoi n'avait-elJe pas osé lui écrire elle-même? Pourquoi avoir employé Lise à l'insu de son mari et du vieux parrain? £t ces mensonges gratuits qu'on lui avait faits pour éprouver son dévouement, la ma- ladie, la misère, la laideur même? Puis tout à coup l'apparition de Tonine que l'on disait absente, de Tonine belle, riante et passionnée, acceptant, exigeant même un Sjerment qu'elle avait toujours re- poussé, prenant Lise à témoin et se hâtant de traverser la ville avec lui, comme pour le compromettre dès la première heure! Gaucher n'avait-il pas paru stupéfait de ce mariage? et déjà, sur le sentier de la montagne, Va-sans-Peur n'avait-il pas dit comme le parrain : Songer à tonine I ce n'est pas possible !

Sept-Épées s'habilla sans trop savoir ce qu'il faisait; puis il tomba sur une chaise, oubliant qu'il était^attendu. Ses yeux rencontrèrent sur la fenêtre un objet qui le fit tressaillir : c'était un pot de réséda, un pot bleu et blanc qu'il connaissait bien, et qu'autrefois, chez la Laurentis, il avait trouvé dans sa chambre, le jour Tonine avait fait son déménagement. Elle savait qu'il aimait l'odeur du réséda : c'est une attention qu'elle avait eue alors et qu'elle venait de renou- veler avec sa délicatesse accoutumée.

Sept-Épées sentit des larmes couler sur ses joues brûlantes. 11 y avait un mystère autour de lui , un mystère effrayant à coup sûr. Comment Tonine savait-elle qu'il devait être reçu et accueilli chez la demoiselle, et qu'il y aurait précisément cette chambre-là? Cette demoiselle si bonne,... beaucoup trop bonne peut-être!... avait-eUe un frère, un neveu?... Non, non! s'écria Sept-Épées en se levant comme pour échapper aux suggestions d'un mauvais esprit; tout ce qui me vient est épouvantable, et Tonine est toujours un ange du ciel! Tonine, Lise! Tonine, Gaucher! êtes-vous? Pourquoi suis-je seul au moment mon cœur déborde et ma tête se perd?

Nous voilà, nous voilà! répondit gaiement Gaucher, qui chu- chotait avec sa femme devant la porte. Tonine est déjà là-bas qui

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AO BEVUE DES DEUX MONDES.

nous attend. Ton parrain et nos autfes amis doivent y être aussi. Allons, allons, nous sommes en retard.

Ah! mon ami, dit Septr-Épées en passant son bras sous celui du brave Gaucher, je ne sais pas tu me mènes; mais ta figure sincère me rend la confiance et le bonheur!

On te mène chez la patronne, chez la bourgeoise, chez la bien- faitrice des ouvriers, répondit Lise, qui les suivit avec ses enfans. Nous sommes comme ça une douzaine qui dînons chez elle le di- manche, et aujourd'hui c'est dimanche pour nous à cause de ton retour.

Ehl qu'est-ce que cela lui fait, mon retour, à cette brave dame?

Ah! répondit Gaucher, c'est qu'elle aime qui nous aimons!

On lui fit passer un petit pont de bois qui traversait un des bras étroits et tranquilles de la rivière, à l'endroit elle formait un beau bassin devant la barre de l'écluse. Par ce pont, on entrait dans une petite île longuette plantée en jardin, les roses' et les œillets se miraient dans l'eau unie comme une glace. Tout au bout s'élevait (pas bien haut) le logis de la demoiselle, un pavillon à trois fenêtres de façade composé d'un rez-de-chaussée et d'un premier étage, bien bâti par les habiles maçons du pays, peint à la mode de l'en- droit d'un ton gris de peiile, rehaussé de filets lilas et blancs, et sur- monté d'un étroit belvédère avec sa balustrade à jour en briques courbes, le tout si simple qu'un ouvrier un peu avancé et rangé eût pu se faire construire un palais semblable ; mais le lieu était si joli et si frais qu'on n'y pouvait rien souhaiter de mieux. Le terrain en pente, porté sur une base rocheuse, était assez élevé pour ne jamais craindre les crues de l'eau, et une aigrette de peupliers, au pied desquels s'arrondissait un bosquet d'arbustes touffus, couronnait la maison et l'Ilot daiïs sa partie la plus haute.

Une allée de sable noir conduisait, par un méandre gracieux, à un perron de trois marches. Un bon petit chien qui n'aboyait après personne, qui caressait tout le monde, vint au-devant des convives comme pour les inviter à se hâter, et la Laurentis, éblouissante d'embonpoint dans sa camisole blanche, le tablier retroussé et les bras nus, apparut à une fenêtre du rez-de-chaussée, remuant une casserole qui lançait des éclairs, tant elle était rouge et fourbie.

C'est elle, dit Gaucher à Sept-Épées, qui, à elle seule, compose toute la maison de la demoiselle. Tu dois te rappeler que, pour faire l'omelette et les gâteaux, c'est un cordon-bleu.

Ils entrèrent dans le salon, qui, ainsi que la salle à manger, était disposé pour recevoir au plus une douzaine de personnes dans les jours de gala. Il était tout lambrissé et meublé en bois clair, et pour tout luxe il y avait des rideaux de mousseline blanche, des

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LA. TILLE NOIRE. Al

fleurs dans des poteries du pays, et une belle vieille table à pieds tordus que Sept-Épées avait vue autrefois chez Tonine*

Il trouva son parrain, la Sauvière et sa fille, le docteur Anthime et Va*sans-Peur. On espérait Audebert; mais, comme il avait dé- claré, une fois pour toutes, que le poète n*a pas d'heure, on ne devait pas l'attendre. Tonine arriva la dernière, tout habillée de blanc, si belle et Fair si radieux que Sept-Épées en fut ébloui. Elle vint à lui et lui prit les deux mains en riant. Tout le monde riait, même le parrain, qui pandssait avoir entendu raison. Sept-Épées se mit aussi à rire pour faire comme les autres, et aussi parce qu'il avait le cœur content; pourtant la figure épanouie d' Anthime, que ses yeux ren- contrèrent comme malgré lui, le rendit tout à coup très sombre. Rosalie Sauvière, qui était devenue grande, jolie et qui était habillée comme une bourgeoise, s'en aperçut. Eh bien 1 lui dit-elle, vous regardez mon mari comme si vous ne le reconnaissiez pas! Pourquoi donc ne lui avez-vous pas encore parlé?

Votre mari? s'écria Sept-Épées en se jetant presque au cou du docteur.

Oui, répondit celui-ci : il était dans ma destinée de me fixer à la Ville-Noire; refusé par une aimable personne qui avait reçu mes premiers hommages, j'en ai rencontré une autre, une belle patiente j qui a bien voulu me savoir gré de mes soins et me les payer par sa confiante. Je suis le médecin des ateliers, mon cher Sept-Epées; mais vous rapportez de vos voyages une mine qui ne me promet pas grande besogne.

A table I cria la Laurentis du fond de sa cuisine, et le petit chien, qui connaissait cette exclamation, vint en gambadant, en aboyant de joie, faire l'ofiice de valet de chambre.

Ceci veut dire : madame est servie, dit le docteur en ofirant ' son bras à Tonine, qui fit passer le vieux parrain le premier.

M"' Anthime prit le bras de Sept-Épées, et les autres suivirent.

La salle à manger était aussi propre et pas plus riche que le sa- lon. Des mets très élémentaires étaient placés sur une grosse nappe blanche semée de violettes. Il y avait quelque chose de patriarcal dans cette aimable hospitalité. Tout le dîner étant servi à la fois, la Laurentis prit place avec les autres.

Tonine s'assit à la place d'honneur avec le parrain en face d'elle, le docteur à sa droite et Sept-Épées à sa gauche. De la demoiselle, il n'était pas plus question que si elle n'eût jamais existé. Sept-Épées ne put s'empêcher d'en faire la remarque à M"*' Anthime, qui était auprès de lui. Bah ! bah ! répondit-elle d'un ton enjoué, elle viendra plus tard, à la fin du dîner!

Non, dit Tonine, elle va venir tout de suite; c'est assez jious

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A2 BEVOE DES DEUX MONDES.

moquer de mon prétendu, et la chose commence à le tourmenter, je vois celai... Allons, Sept-Épées, mon ami, n'attendez plus personne, car la bourgeoise est ici. C'est moi qui vous parle et qui vous de- mande pardon de vous avoir laissé mystifier !

Vous ! s'écria le jeune homme encore un peu inquiet, vous, la demoiselle, l'héritière?...

Oui, moi, Tonine, votre fiancée d'aujourd'hui et votre femme bientôt. N'allez-vous pas faire comme le parrain, qui disait que c'é- tait impossible? C'est plus que possible, puisque nous nous aimons et que j'ai votre parole. Mes amis, ajouta-t-elle en s* adressant aux autres, vous ne savez pas tous comment ces choses-là se sont pas- sées. On a fait croire au compagnon que j'étais dans la dernière des misères, malade, et affreuse par-dessus le marché. Il est revenu quand même, de bien loin, pour m' épouser, et cela, sans même sa- voir le malheur arrivé à sa baraque, quand il pouvait encore se croire riche auprès de moi. Croyez-vous que je lui doive assez de con- fiance et d'estime à présent pour souhaiter d'être sa femme?

Oui, oui ! s'écria tout le monde. Oui, oui 1 répondit, de la porte, Audebert, qui arrivait. 0 maison de l'amour et de l'amitié, je sus- pends ma couronne à ton seuil béni des dieux I

Ami, lui répondit Tonine, faites-moi un présent de noces digne d'un homme comme vousl Donnez-la-moi, cette couronne, suspen- dez-la ici pour toujours, et jurez de ne pas me la reprendre.

Je le jure, s'écria Audebert, qui, depuis ce jour, ne songea plus à se parer de cet excentrique ornement; je le jure, je le jure! ré- péta-t-il par trois fois avec une antique solennité.

Et j'accepte le serment de l'amitié, lui dit Tonine; ces lauriers, que respectaient les habitans de la Ville-Noire, auraient fini par vous faire des envieux. Ici on les verra avec orgueil, car votre gloire nous appartient plus qu'à vous-même, et c'est à nous de la publier.

Tu as raison, jeune et belle muse du travail I répondit Aude- bert : j'ai peut-être paru manquer de candeur et de simplicité en portant ce gage de mon triomphe. Faites-moi place parmi vous, mes amis, je veux vous chanter l'épithalame de ces heureux époux.

Au desserti au dessert! dit le parrain, qui ne goûtait pas tou- jours la poésie de son camarade de jeunesse ; nous avons à parler d'affaires sérieuses. Voyons, filleul, que dis-tu de ce qui t' arrive?

Je dis que je suis heureux, parce que j'épouse Tonine, que j'ai toujours aimée, répondit Sept-Épées, voilà tout ce que je dis!... Qu'elle soit riche ou pauvre, peu importe, c'est elle! ce n'est pas son nouveau rang et sa nouvelle fortune qui l'ont faite ce qu'elle esti

C'est bien pensé, dit le docteur; mais permettez-moi de vous dire que la richesse, car vous voilà tous deux très riches en compa-

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LA. TILLE NOIRE. AS

ndson de ce que vous étiez, ajoutera beaucoup à TOtrp bonheur, si TOUS l'entendez comme l'entend la généreuse Tonine.

Qu'elle me le dise vite, car je ne veux pas, je ne peux pas avoir jamais d'autre idée que la sienne. Parle, ma chère Tonine, je vois bien que la fortune n'est pas toujours aveugle, comme on le prétend, puisqu'elle s'est donnée à toi ; mais je ne serais pas digne de partager ton sort, si je ne partageais pas tes sentimens.

Eh bien 1 apprends, répondit Tonine, comment j'ai hérité de mon beau-frère, et tu comprendras nos devoirs. Te souviens-tu qu'il était fort malade quand tu es parti? Il avait abusé de tout, il se sen- tait mourir, et avait peur de la mort. C'était une mauvaise tète plu- tôt qu'un mauvai$ cœur. Il se repentait du passé. Il voulut me voir, me demanda de lui pardonner le malheur de ma pauvre sœur. J'y mis pour condition qu'il ferait quelque chose de charitable pour les pauvres de la Ville-Noire. Il le promit, et je lui donnai des soins et des consolations. Quand on ouvrit son testament, nous fûmes tous bien étonnés de voir qu'il me laissait l'usine; mais il y avait une condition : c'est que j'adoucirais les peines que la dureté de son chef d'atelier et son indifférence avaient causées* Dès lors, tu vois, mon ami, cette condition-là, je ne sais pas si la loi nous en deman- derait compte; mais je sais que Dieu est bon comptable, et qu'on ne le triche pas. C'est à nous de bien nous tenir, si nous ne voulons pas qu'il nous abandonne*

Sois tranquille 1 répondit Sept-Épées, qui jusque-là s'était senti un peu accablé sous le bienfait de Tonine, et qui tout aussitôt releva la tête avec enthousiasme. Je ne sais pas si je suis aussi bon et aussi religieux que toi; mais je suis diablement fier, et je ne crois pas qu'il me serait possible de vivre sans te voir fière de moi*

Pendant le diner, qui fut satisfaisant pour l'appétit, sans aucune recherche, Sept-Épées remarqua un grand changement survenu chez Tonine. Autrefois, bien qu'elle eût autant d'esprit que lui, il y avait comme une différence de niveau dans leur éducation, et la jeune ouTrière avouait son ignorance sur beaucoup de choses pratiques qui avaient leur importance aux yeux du jeune artisan. Avec le chan- gement de position, l'horizon de Tonine s'était agrandi. Elle avait voulu entendre de son niieux la science et les arts de l'industrie qu'elle avait à gouverner, et, sans être sortie de son Val-d'Enfer, elle s'était mise au courant du mouvement industriel et commercial de la France.

Sept-Épées fut donc très heureux de pouvoir causer, devant elle et avec elle, de tout ce qu'il avait acquis et obserTé, sans craindre de trouTcr en elle des préoccupations étrangères à la nature de ses connaissances. Il eut la satbfaction de pouvoir l'éclairer encore sur le progrès qu'elle pouTsdt imprimer autour d'elle, et de se Toir

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hk BEVUE DES DEUX MONDES.

parfaitement compris et apprécié par un esprit lucide et ingénieux, moteur puissant et nécessaire de Faction d*un cœur dévoué.

XVI.

Dès le lendemain, les premiers bans furent publiés; mais, dès le lendemain aussi, Sept-Épées se mit au travail de la fabrique, et il voulut y entrer comme simple compagnon, tenant à montrer qu'il honorait plus que jamais le travail manuel, et qu*il était plus habile et plus prompt que pas un de ceux qu'il aurait bientôt sous sa gou- verne. Il ouvrit le soir un cours d'instruction pratique qui prouva aussi le droit qu'il avait d'enseigner, et, après la leçon, il se mêla à ses anciens et nouveaux camarades, qui tous voulaient fêter son retour, et auxquels, par sa franche cordialité, il montra bien qu'il serait toujours un ami sérieux et un bon frère.

Tonine eût souhaité que son mariage se fît sans plus d'éclat que celui des autres artisans du pays, mais il ne dépendit pas de sa vo- lonté d'empêcher les préparatifs de la Ville-Noire. Huit jours durant, les enfans cueillirent dans la campagne une véritable montagne de fleurs qui fut mise au frais dans un des nombreux réservoirs des écluses, et qui, le jour des noces, se trouva transformée et distri- buée en guirlandes gigantesques et en gracieux arcs de triomphe sur tout le passage du modeste cortège. Ce cortège devint bientôt si nombreux qu'on eût dit d'une fête patronale suivant la procession. Après la cérémonie, il y eut un banquet général sur les gazons qui entouraient le bassin de la grande barre. Chaque famille apporta son repas, et toute la population mangea et chanta pendant que les deux époux, avec le petit groupe de leurs amis intimes, déjeu- naient sans faste sous les lilas de la petite île, recevant et rendant les toasts qui s'élevaient de tout l'amphithéâtre du rivage. Déjeunes compagnons, parés de fleurs et portant leurs insignes de cérémo- nie, amenèrent ensuite un petit radeau pavoisé, ouvrage de leurs mains, sur lequel les deux époux furent invités à monter pour faire le tour du bassin et recevoir les caresses et les félicitations de tout le monde. Tonine fut priée d'ouvrir le bal, et on la vit danser pour la première fois dans une fête. Elle y mit tant de grâce et de mo- destie que chacun l'admirait de s'être abstenue jusque-là de tout plaisir et de toute coquetterie par prudence et par pudeur.

Cependant Tonine s'interrompit plusieurs fois pour demander si personne n'avait vu Audebert. Quelque livré qu'il fût à son caprice, le vieux poète n'oubliait jamais ses affections, et on s'étonnait qu'en un pareil jour il ne fût pas là. On commençait même à s'inquiéter, lorsqu'il parut enfin sur le haut du gros rocher, qui commençait à projeter son ombre bienfsdsante sur la fête. Il amenait avec lui Savé-

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LA VILLE NOIRE. A5

rio (ou Xavier), le beau chanteur, Thabile plâtrier italien, nouvel- lement arrivé au pays pour des travaux d'art dans les bâtimens de la mairie de la ville haute. Ce jeune homme avait une voix ma- gpifique et chantait avec goût, quoiqu'il eût un peu d'accent étran- ger; mais cet accent n'avait rien de désagréable et rendait sa pro- nonciation plus sonore. Du haut du rocher, Audebert fit un signal convenu avec une branche verte. Les eaux et les rouages de l'usine, qui étaient au repos, partirent alors avec un grand bruit de n^arteaux et de cascades, en même temps qu'on vit les fumées des fourneaux s'élever en spirales noires dans les airs.

C'était un simulacre de travail et comme l'ouverture nécessaire de la cantate. Quand Audebert et son compagnon furent descendus jusqu'à une roche surplombante qui les rapprochait convenablement de l'auditoire, Audebert fit encore un signe, et les machines s'arrêtè- rent. Les flots furent enchaînés comme par magie, et un chœur d'ou- vriers entonna l'épithalame qu' Audebert avait composé, et dont Sa- verio déclama et chanta tour à tour le récitatif et les strophes. Il y avait longtemps qu' Audebert n'avait été si bien inspiré. Son cœur ^mu avait rendu la lumière à son génie troublé, et, quoiqu'il y eût encore quelques incorrections dans ses vers, la paraphrase en prose •que nous en donnerons pour terminer cette véridique histoire prou- vera que ses idées ne souffraient d'aucun désordre*

CHOEUR.

« Taisez -vous, rouages terribles 1 tais- toi, folle rivière! Fers et feux, enclumes et marteaux, voix du travail, faites silence I Laissez •chanter l'amour; c'est aujourd'hui la fête d'hyménée.

RÉCITATIF.

« Toi d'abord, jeune époux, fils adoptif de la Ville-Noire, reçois la bénédiction de l'amitié, c'est encore celle de Dieu pour ton amour, ^oute, par la voix de l'ami étranger, la parole amie de la vieillesse. La vieillesse résume et enseigne; elle a derrière elle les longs jours de l'espérance et de la douleur, du plaisir et de la peine. Cette pa- role te dit f Souviens-toi !

STROPHES.

« Oui 1 souviens-toi des jours déjà passés. . . Ils ont passé vite, mais ils ont été assez remplis pour t'instruire. Les labeurs de ton appren- tissage et les premiers essais de ta force, les illusions de ton esprit et les élans de ton cœur t'ont déjà enseigné ce que l'enfant doit souf- frir pour devenir un homme, ce que l'homme doit comprendre pour "devenir un sage. Souviens-toi !

« Souviens-toi du jour le mugissement des eaux, les craque-

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i6 BETUE DES DEUX MONDES.

mens du bois et le grincement du métal t'arrêtèrent, éperdu de crainte, au seuil de l'usine. Ton ancien t'encourageait et te montrait en souriant les petits oiseaux essayant leur premier vol autour des nids suspendus à ces toits ébranlés par les furies du travail. Et toi, tu as souri à ton tour, ne voulant pas être moins brave que les pe- tits du passereau et de l'hirondelle. Souviens-toi !

<( Souviens-toi du premier coup que, vacillant sous ta main dé- bile, l'outil cruel porta dans ta pauvre chair. Ce fut ton premier cri^ ton premier sang. Tu fus, ce jour-là, baptisé par la souffrance, et ton ancien te dit : Ce n'est rien, c'est le baiser de ta nourrice! Et toi, tu ramassas le fer brutal en répondant : A la longue, le nour- risson mènera durement la marâtre... Souviens-toi!

(( Souviens-toi du premier ouvrage complet qui sortit de ta main exercée. Ce jour-là, l'orgueil visita ton âme, et tu te sentis plus grand de toute la tête. Tu te baissas pour sortir par la porte de l'ate- lier; tu regardas le soleil cherchant s'il ne lui manquait pas un rayon dérobé par toi pour éclairer l'acier que tu venais de façonner, et il te sembla que toute la Ville-Noire avait les yeux sur toi, en disant : Rangeons-nous, il n'y a plus d'enfant ici, vrai Dieu ! Voilà un de nos citoyens qui passe!... Souviens-toi!

« Souviens-toi du jour tu vis ta bourse remplie et la liberté devant toi. Ce jour-là, tu t'écrias que le monde entier t'appartenait, et que tu pouvais y choisir ta place; mais si ton rêve fut grand, ta place fut petite, et ta peine recommença plus acharnée, quand tu te vis aux prises avec la plus fine et la plus dure des machines, la plus docile et la plus rebelle, la plus ingrate et la plus généreuse, enfin la machine des machines, î'honmae qui travaille pour l'bonmie. Souviens-toi!

« Souviens-toi du jour tu te sentis en lutte avec ton semblable^ en guerre avec ton frère, en désaccord avec toi-même. Ce fut le jour tu reconnus que, pour gagner vite, il fallait mettre l'éperon au ventre de tes ouvriers, et arracher de ton pauvre cœur la con- fiance dont on abuse, la compassion qu'on exploite, l'amitié souvent ingrate, et ce jour-là tu jetas ton ciseau en pleurant. Tu venus d'apprendre que les hommes sont des hommes, et que ^i n'est pas de fer pour l'ambition doit être d'acier pourla patience... Souviens- toi!

« Souviens-toi du jour ton cœur devint le maître de ton es- prit, et où, dégoûté d'appeler la fièvre à ton aide, tu sus attendre la volonté. Ce jour-là, tu te réconcilias avec tes frères, avec Dieu, avec toi-même. Ce jour-là, tu vis dans la flamme de ta foi^e une lueur qui ne sortait plus de l'enfer; tu entendis dans la voix du torrent une parole qui venait de Dieu, tu sentis passer dans tes veines ar- dentes une frWcheur qui tombait du ciel... Souviens-toi!

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LA VILLE NOIRE. 47

« Et aujourd'hui que tu te souviens de tout, garde à jamais le tré- sor de la science, car la vie t'a appris déjà beaucoup de choses que ne savent point ceux qui n'ont pas souffert, une grande chose entre toutes : c'est que le bonheur n'est pas dans le triomphe de la vo- lonté isolée, mais dans l'accord des volontés conquises au bien; une plus grande chose encore : c'est que l'amour enseigne encore mieux que la raison, et que toute science vient de lui. Gela, ne l'oublie ja- mais; de cela surtout, souviens-toi!

CHOEUR.

« Et maintenant, criez, rouages terribles; maintenant, chante et bondis, folle rivière! Fers et feux, enclumes et marteaux, voix du travail, commandez la danse ! Vous ne couvrirez pas les voix de l'a- mour. C'est aujourd'hui la fête d'hyménée. »

L'usine, remise en mouvement, fit sa partie, aux grands applau- dissemens de l'auditoire; puis, quand le chanteur eut profité de ce moment de repos, tout se tut de nouveau pour écouter le chant de Fépousée. Le chœur reprit :

« Toi, maintenant, belle épousée, fille des entrailles de la Ville- Noire! Reçois la bénédiction de l'amitié; c'est encore celle de Dieu pour ton amour. »

Puis le bon Saverio chanta le récitatif :

« Écoute, par la voix de l'ami étranger, la parole amie de la vieil- lesse. La vieillesse juge et récompense; elle a derrière elle le cor- tège des longs jours d'espérance et de douleur, de plaisir et de peine; cette parole te dit : Souviens-toi !

STROPHES.

« Toi qui fus bénie en naissant, Tonine aux blanches mains, sou- viens-toi du premier jour ta mère te mena dans la montagne; ta mère me l'a raconté : tu vis une fleur qui riait au soleil, et tu cou- rus la cueillir. C'était pour toi la fleur des fleurs, la merveille de la terre, c'était la première chose dont tu comprenais la beauté! Ta sœur, plus grande que toi, la voulut, et toi, au lieu de pleurer, tu souris en la lui donnant. C'était la première fois que tu sentais le plaisir de donner, plus grand pour toi que tous les autres plaisirs ; souviens-toi!

'(( Toi qui fus bénie en grandissant, Tonine aux mains diligentes, souviens-toi du premier jour tu entras dans l'atelier pour gagner ta pauvre vie d'enfant. Tu étais orpheline, et tu ne riais point. Quelle est, disait le maître, c'est lui qui me l'a conté, cette pâle fillette qui ne gâte rien, qui est habile dès le premier jour, et qui, au travail, ne semble pas connaître le dégoût ou la peine? Il lui fut répondu : C'est celle qui travaille pour deux, parce que sa

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&8 BEVUE DES DEUX MONDES.

sœur a encore trop de chagrin, et que celle-ci, la plus petite, est la plus soumise à Dieu ; souviens-toi I

<( Toi qui fus bénie en devenant belle, Tonine aux mains pures^ souviens-toi du jour Ton voulut t' entraîner à la première fête; on te disait : Les tonnelles sont pavoisées, les violons raclent leur» plus beaux airs de danse. Tous les garçons vont là-bas sur la pe- louse; mets ta robe blanche et suis-nous. Un jour de plaisir efface un an d'ennui. Et toi tu répondis, tes compagnes me l'ont conté : Non, vous n'avez pas besoin de moi, puisque vous êtes contentes; j'irai tenir compagnie à Louisa la boiteuse, qui s'ennuie seule au logis. Et tu mis ta robe blanche, et tu donnas à la solitaire in- firme la fête de l'amitié; souviens-toi!

« Toi qui fus bénie en devenant sainte, Tonine aux mains secou- râbles, souviens-toi du jour tu donnas à boire au pauvre voya- geur et ton pain à la pauvre mendiante, et du jour tu fermas les yeux du voleur abandonné de tous, après avoir fait entrer le repenth- dans son âme coupable, et du jour tu soignas le pauvre paralytique, objet de dégoût pour sa propre famille, et du jour tu donnas ta mante, et de celui tu donnas ta chaussure, et de celui où, n'ayant plus rien à donner, tu donnas tes larmes, et de tous les jours de la vie qui furent marqués par des bienfaits, des dévouemens, des sacrifices ; de tous ces jours-là, Tonine aux belles mains, souviens-toi!

« Et souviens-toi encore, Tonine au cœur pur, du jour l'on vint te dire : Tu es riche, la plus belle des usines de la Ville-Noire, la perle du Val-d'Enfer est à toi: Ce jour-là, tu levas vers le ciel tes msdns sans tache en disant : Rien n'est à moi, tout est à Dieu! Et depuis ce jour-là il n'y a pas eu ici une peine qui ne fût adoucie, une larme qui ne fût essuyée; souviens-toi!

« Et souviens-toi, Tonine au cœur fidèle, du jour l'on vint te dire : L'atelier de celui qui t'aimait a été dévoré par la montagne. Sa roue, muette à jamais, gît sous le rocher, le torrent chante sa victoire cruelle sur les ruines de son travail et de sa vie. Ce jour-là, tu t'écrias : Voilà mon fiancé qui revient, ma voix l'appelle. J'ai besoin d'un ami pour partager le fardeau des devou-s de ma ri- chesse.— Et ce jour-là, Tonine au cœur tendre, tu aimas plus que toi-même celui qui n'avait plus que toi sur la terre; souviens-toi l

RÉCITATIF.

« Jeunes époux, souvenez- vous de vos fatigues et de vos peines pour mieux savourer le bonheur! Nobles enfans du travail, ne quittez jamais la Ville-Noire ! Des liens plus forts que l'acier le mieux trempé de vos ateliers, des affections plus solides que ces rochers de granit qui protègent le sanctuaire de nos industries, desiiens d'amour et

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LA VILLE NOIRE. &0

d'amitié vous y retiennent. La caverne des noirs cyclopes peut ef- frayer les regards du passant; mais celui qui a longtemps vécu dans ces abîmes et dans ces flammes sait que les cœurs y sont ardens comme elles et profonds comme eux 1 De ces cœurs-là, jeunes époux, souvenez-vous à jamais !

CHOBUR.

«Et maintenant criez, rouages puissans! Chante et bondis, rivière bénie! Fers et feux, enclumes et marteaux, saintes voix du travail, commandez la danse. Vous ne couvrirez pas les voix de Famour; c'est aujourd'hui la fête d'hyménée! »

Aux applaudissemens de la Ville-Noire répondirent des applau- dissemens et des clameurs qui semblaient planer dans les airs. Tous les regards se portèrent vers la montagne, et Ton vit une foule qui battait des mains et agitait des mouchoirs. C'était le petit et le gros commerce, la jeune et la vieille bourgeoisie de la ville haute, avec la musique en tête et le peuple en queue, qui descendaient vers la rivière.

On savait bien, à la ville haute, qu'il se faisait im beau mariage à la ville basse, et Tonine avait, de la base au sommet de la mon- tagne, la réputation d'une sainte et douce fille. Le testament de Molino avait fait assez de bruit pour la mettre en évidence. Per- sonne n'eût pourtant songé à blesser sa modestie bien connue par une ovation; mais, quand on vit, en ce jour de fête, les tourbillons de fumée de l'usine, et que l'on entendit le bruit des marteaux, on s'étonna beaucoup, et l'on vint sur les terrasses voir de quoi il s'a- gissait. On ne put ssdsir les paroles de la cantate, mais les sons de la voix de Saverio et la pantomime d'Audebert firent comprendre ce qui se passait. C'est pourquoi l'on s'entendit pour aller prendre part à cette joie populaire, et, comme la cantate fut longue, on eut tout le temps d'organiser l'amicale visite.

En ce jour-là, on vit donc, sur la pelouse qui bordait un des côtés du bassin, et qui était comme le péristyle entre le ravin et la plaine, les deux villes rivales, mais toujours sœurs, se mêler cordialement dans une fête improvisée. Bien des susceptibilités, bien des ran- cunes, bien des méfiances s'efiacërent. D'anciennes amitiés furent renouées, des griefs s'envolèrent aux sons des violons, et le vieux parrain de Sept-Épées, flatté de plusieurs politesses sur lesquelles il ne comptait pas, déclara que si la Ville-Noire était le sanc- tuaire de toute sagesse et de toute vertu, la ville peinte avait aussi du bon.

George Sand.

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LA

NOUVELLE-GRENADE

PlTSi6E8 DE li niTDII TIOPIGilB.

IV.

LES ARUAQUES ET LA SIERR A-lf EVAD

I.

Habitant la Nouvelle-Grenade depuis plus d'une année, je con- naissais les mœurs des indigènes, les ressources agricoles du terri- toire; j'avais formé de nombreuses et agréables relations, et je pou- vais compter sur la sympathie de mes nouveaux concitoyens comme si j'eusse été moi-même un Riohachère (1). Aussi le moment me sembla-t-il venu de réaliser mes plans dans quelque vallée de la Sierra-Nevada. Don Jaime Ghastaing, cet ouvrier français tou- jours, on s'en souvient peut-être, à la recherche d'un Eldorado, était de plus en plus mécontent de son sort; il me pria de l'accep- ter pour associé, et j'eus la faiblesse de lui donner mon consen- tement. Je pensais naïvement qu'il avait enfin découvert sa voca- tion à l'âge avancé de soixante-dix ans, et que toute son activité dormante s'était sérieusement réveillée. Je n'oubliais pas non plus que j'allais vivre au milieu des Indiens arnaques, loin de toute so-

(1) Voyez sur Rio-Hacha et ses habitans la Revue du 15 mars; voyez aussi les autres parties de cette série dans la Revue du 1*^ décembre 1859 et du l*' février 1860.

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NOUTELLE-GItCNADfE. 51

ciété civilisée, et n'ayant d'autre compagnie que la nature, mes livres et mes projets^ Avec quelle douceur, pensais-je, ma langue maternelle, parlée par un compatriote au milieu de cette solitude, ne résonnerait-elle pas à mes oreilles!

Avant de transporter dans la Sierra-Nevada des instrumens d'a- griculture, des outils, et tous les objets qui pouvaient nous être utiles pour une exploitation régulière, il importait d'abord de faire un voyage de reconnaissance; mais avant le départ les difficultés commencèrent déjà* Gomment ferais-je pour vivre dans la sierra, parmi ces Indiens qui ignorent la valeur de l'argent, et ne vendent des fruits ou des racines qu'en échange de marchandises? Fallait-il me faire suivre d'une caravane d'ânes et de mulets portant des pro- visions pour un temps illimité , ou bien devais- je me résoudre à faire le commerce d'échange, comme tous les Espagnols qui visitent la sierra? Ce moyen était ïe plus simple et le plus commode, car un seul animal devait me suffire pour transporter de montagne en montagne mon petit magasin ambulant, composé, comme celui de tous les autres traitans, de quelques livres de morue, d'aiguilles et de laines de diverses couleurs. D'ordinaire on vend aussi de l'eau-de-vie aux Arnaques, et c'est même la denrée qui trouve chez eux le plus d'acheteurs. Moi, qui prétendais au rôle de civilisateur, je me gardais bien de leur porter cette boisson funeste.

Vers le commencement du veranito (1), je partis un matin, de très bonne heure, avec Luisito, le fils de mon associé don Jaime* Tallais en tète, suivi du modeste baudet, chargé de ballots; puis venait Luisito, qui, faisant son premier voyage, se croyait obligé de porter toute une panoplie : un fusil, deux ou trois machetes^ des pistolets et des couteaux. Deux chiens gardaient les flancs de la ca- ravane, ou nous précédaient en relevant leurs petites queues en trompette. Un traitant que nous avions vu la veille nous avait ap- pris que la plage était dans la meilleure condition possible, et qu'il était facile de passer à gué toutes les rivières. Ainsi commençait, sous d'assez favorables auspices, un voyage que je crois devoir ra- conter avec quelque détail, parce que de longtemps encore les pé- ripéties qui vinrent mettre notre patience à l'épreuve seront le par- tage des émigrans, des savans ou des touristes qui visiteront la Sierra-Nevada.

Excepté en deux ou trois passages difficiles, il faut éviter des promontoires escarpés qui plongent abruptement dans les flots, on suit la plage entre la mer grondante et les falaises ou les chaînes

(i) Deuxième laiion des sécheresses; elle dure dans l'état du Bfagdalena enTiron deux mois, da commeneement de norembre à la fin de décembre.

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52 BEVUE M8 DEUX MONDES.

de dunes. La forêt se montre à une petite distance de la mer. En général peu fournie, elle se compose de zones d'arbres épineux en- tourant des clairières les termites bâtissent leurs obélisques et leurs pyramides aux mille corridors; mais en quelques endroits les mimosas hérissés de piquans, les cactus tordus comme des serpens autour des troncs, ou tapis dans les lézardes du sol comme autant de scorpions venimeux, des orties gigantesques, et d'autres plantes dont chaque fibre est un dard, forment un obstacle bien plus infran-^ chissable encore que la végétation exubérante des forêts vierges. Les seuls animaux qui vivent dans ces fourrés sont les serpens, les lé- zards et les oiseaux. Le soir, des perruches vertes et des periquitas s'abattent sur certains arbres en si grand nombre que les branches en plient, et jusqu'à la tombée de la nuit elles font un vacarme étourdissant, dont les conversations glapissantes de nos pies ne sau- raient donner aucune idée.

Nous cheminions résolument sur la plage, faisant un écart vers la falaise à chaque bond de la vague, et redescendant sur le sable af- fermi du bord à chaque retrait des eaux. Après six heures de ce genre de gymnastique, la fatigue se fit sentir. Les rayons pesans du soleil, réverbérés par les sables blancs et les falaises, et réfléchis par la surface de la mer, nous enveloppaient d'une intolérable cha- leur; une soif ardente commençait à nous dévorer, et quand mon camarade eut épuisé notre petite provision d'eau, il se mit à gé- mir lamentablement. Tous les moyens usités en pareil cas furent inutiles : les fruits aigrelets des cactus que nous trouvions çà et suspendus aux escarpemens de la falaise nous rafraîchissaient à peine un instant; l'eau de mer, dont nous remplissions notre bou- che, ne servait qu'à nous excorier le palais; la soif allait toujours en augmentant. Enfin nous arrivons à l'anse de la Guasima, qui sert de port au grand village de Camarones, situé à l'intérieur des terres, et pendant que mon camarade s'étend exténué à l'ombre d'un vieux palmier, je vais à la recherche d'une fontaine que l'on m'avait dit sourdre à une petite distance de la Guasima. Elle était tarie de la veille peut-être, car le sol était encore humide : pas une seule goutte d'eau ne perlait dans le bassin. Je revenais pour annon- cer la triste nouvelle à Luisito , lorsqu'en levant les yeux vers la cime du palmier, j'aperçus deux noix à demi cachées sous les bran- ches flétries. Quelle merveilleuse aubaine! Le pauvre arbre, le seul qu'il y eût sur la côte, de Rio-Hacha à dix lieues plus à l'ouest, était si malingre, il avait reçu des passans tant de coups de machete^ que je n'avais pas même songé à y chercher des fruits. J'y grimpai non sans peine, et je cueillis les précieuses noix. Quand je repassai plus tard à la Guasima, ce cocotier semblait tout à fait mort : il est vrsti

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LA NOUVELLE-GRENADE. 53

qu'à côté de son tronc desséché on avait commencé à bâtir une es- pèce d'auberge. Les voyageurs n'ont plus à craindre de mourir de soif sur cette plage br&lante : c'est un incontestable progrès de la civilisation grenadine.

Au-delà s'étend la vaste lagune de Camarones, qui communique avec la mer par le chenal de Navio-Quebrado (Navire-Brisé); quelr quefois les sables obstruent complètement cette ouverture, et l'on peut y passer à pied sec, mais le plus souvent c'est un fleuve ra- pide coulant alternativement de la mer vers la lagune ou de la lagune vers la mer. Il en était ainsi lors de notre voyage. Franchir ce courant eût été impossible à cause de la force des vagues et du s^le mobile de la barre, qui se creuse et s'affaisse sous les pas. Il nous fallut remonter au loin jusque dans l'intérieur de la lagune et passer à gué un banc de récifs jaunâtres que nous apercevions va- guement à travers l'eau. Notre passage fut un vrai désastre; l'âne s'embourba, les ballots s* en allèrent flottant à la dérive, et nous fûmes obligés de nous jeter à l'eau pour les repêcher. Trempés, déchirés, les pieds tout meurtris par les arêtes aiguës des récifs, nous atteignîmes enfin l'autre rive avec notre malheureux baudet ef nos deux caniches aussi humiliés que nous. Luisito avait perdu ses deux pistolets et moi une paire de chaussures : il me fallait con- tinuer ma route en sandales. Nous espérions au moins passer agréa- blement la nuit et nous reposer de nos fatigues de la journée au rancho de Punta-Caricari, situé sur un promontohre à l'extrémité d'une vaste savane environnée de lagunes; mais nous avions compté sans les moustiques et les pitos^ gros scarabées qui se promènent sur les dormeurs et les mordent jusqu'au sang. La nuit tout entière s'écoula en tentatives de sommeil avortées et en promenades sur le bord de la mer, entreprises dans le vain espoir de trouver une pe- tite crique non infestée de maringouins. En outre, Todeur pestilen- tielle de quelques cadavres de bœufs, à demi dévorés par les aigles caricaris, nous poursuivait partout, et nous craignions que cette odeur n'attirât des pumas ou leone$ qui visitent assez fréquemment le rancho de Caricari.

Quelle joie quand la matinée s'annonça, fraîche et délicieuse comme elle l'est toujours dans les régions tropicales 1 Les arbres, les dunes, les horizons se dégagèrent graduellement de la demi- obscurité qui les enveloppait; le soleil, apparaissant au-dessus des forêts lointaines, sema tout à coup sur les flots des myriades d'étin- celles et dora le pourtour de l'horizon. Nous doublions le promon- toire de Punta^Tapias; à chaque pas se dévoilait du côté de l'ouest un nouveau détail de l'admirable panorama des montagnes. La chaîne de la Sierra-Nevada, dont nous n'avions aperçu la veille que

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5& BETUE DBS ÏOJOX MONDES.

les pentes supérieures et les glaces, nous apparaissût dans son en- tier de l'orient à l'occident et du sonunet jusqu'à la base, immense tableau encadré entre l'azur du ciel et celui des mers. A gaucbe, une vaste baie arrondie en demi-cercle prolongeait jusqu'à la base de la sierra sa longue courbe de sable blanc entre l'étendue bleue des eaux et la ceinture verdoyante des forêts. Au-delà s'élevaient les i^emiëres collines, semblables à des cônes de verdure, puis les^ montagnes s'étageaient diversement, les unes couvertes de bois, les autres de prairies, et les chaînons se dressaient au-dessus des cbal— nous avec leurs dégradations de lumière, d'ombre et de lointain. AuHlessus de cet entassement de montagnes se découpait sur le ciel la ligne hérissée des pics resplendissans de neige. Tout à fait à l'ouest, la chaîne projetait dans la mer le promontoire de Punta- Maroma, aigu comme un fer de lance, et se continuait au loin sur les flots par un épais brouillard, sans doute un de ces nuages dans^ lesquels tourbillonnent des milliards de papillons blancs. Sur la courbe de la baie, longue de quinze lieues, se montraient deux ou trois cabanes qu'on pouvait à peine distinguer des arbres qui les^ entoiu^ient : c'était tout ce qui rappelait l'homme dans cet im- mense espace. La vie animale elle-même n'avait pour reprêsentans- que des aigles tournoyant au-dessus de la mer. Une paix solennelle régnait sur la nature. Le seul contraste à cette tranquillité superbe de l'Océan et des montagnes étsdt produit par quelques vagues écu<* meuses qui bondissaient autour d'un écueil à une petite distance au nord de Punta-Tapias. Certes ce beau spectacle compensait pour moi bien des fatigues, et si mon long voyage ne m'avait procuré aucune autre jouissance, je me croirais encore amplement dédom- magé. Quand donc les touristes et les amans de la nature se feront- ils un devoir d'aller admirer ces régions de l'Amérique tropicale? Nos peintres ont trouvé une riche mine à exploiter dans les déserts^ de la Palestine et de l'Egypte, et depuis longtemps ils en reprodui- sent avec bonheur les rochers brûlés et les rouges horizons. En Amérique, ils retrouveront la lumière de leur soleil d'Orient, et de plus, comme un résumé de la nature dans ces savanes à perte de vue, ces marécages sans fond qui disparaissent sous une couche de végétation flottante, ces montagnes neigeuses aux courbes à la foia si élégantes et si hardies, ces forêts luxuriantes composées d'arbres- de toutes les zones et de tous les climats !

Avant d'atteindre le hameau de Manavita, il nous restait à franchir l'Enea, le fleuve le plus dangereux de toute la province à cause de la rapidité de son courant et surtout des animaux qui le peuplent, crocodiles, requins tintoreras et raies électriques. D'après, l'opinion générale, qui sans aucun doute est fondée sur l'expérience

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LA N0UV1ELLE-GRENADE. 55

des siècles, les crocodiles sont redoutables dans certaines rivières» tandis que dans beaucoup d'autres ils sont comparativement inof- fensifs et ne s'attaquent jamais à l'homme; bien des voyageurs qui traversent sans crainte le Perevere ou tel autre cours d'eau de la contrée n'osent jamais franchir l'Enea, dont les crocodiles sont ac- cusés d'anthropophagie. D'où provient cette voracité particulière qui distingue les alligators de l'Enea? Est-ce qu'ils se trouvent dans un milieu plus favorable qu'ailleurs, et ces terribles mangeurs y atteignent-ils des dimensions plus formidables que dans les autres rivières? ou bien les eaux et les rives sont-elles plus dépeuplées, de sorte qpié les crocodiles sont poussés par la faim à se jeter sur toute espèce de proie? Les raies électriques qui fréquentent l'embouchure de l'Enea sont peut-être plus dangereuses encore, car leur premier attouchement suffit pour étourdir. Ces terribles animaux ont presque entièrement fait abandonner la pêche des perles dans la baie de Pa- nama : en l'année 1854, dix-sept nègres pêcheurs de cette ville ont été tués dans l'eau par les décharges soudaines des raies électriques.

Nous avancions avec une certaine crainte : déjà, en suivant la le- vée de sable qui sépare de la mer la première des deux embouchures de l'Enea, nous avions remarqué de larges sillons creusés par le ventre d'un crocodile, et bien que ces animaux ne fréquentent d'ordinaire que les eaux saumâtres, nous en avions aperçu trois na- geant dans la mer, semblables à des troncs d'arbres noueux. Cepen- dant nous devions passer sur les barres des deux embouchures qui dessinaient à notre droite leur double ligne convexe de brisans. D'a- bord il fallut décharger le baudet, le pousser à travers l'eau et l'é- cume jusqu'à l'île de sable située au milieu du delta, puis revenir chacun deux fois pour nous charger des ballots et prendre les deux chiens, qu'épouvantait le tumulte des flots. Arrivés sains et saufs dans l'île avec animaux et marchandises, il nous restait à traverser le second et principal bras du fleuve. Il avait près de 200 mètres de large, mais nulle part l'eau ne dépassait nos aisselles, de sorte qu'il nous fut toujours facile de fendre l'eau avec nos macheies et d'ef- frayer ainsi les animaux qui s'approchaient de nous trop curieuse- ment. Nous atteignîmes enfin l'autre rive sans encombre; mais quel- ques minutes après, au passage d'un petit marigot nous avions cru inutile de nous mettre sur la défensive, l'un de nos deux chiens fut tout à coup happé par un crocodile, poussa un faible cri, et dis- parut sous l'eau avec son ravisseur.

Au-delà de l'Enea, il fallut encore traverser plusieurs ruisseaux ou afiluens temporaires de marécages n'oflrant pour nous d'autre désagrément que celui de rouler une eau corrompue. Chose curieuse, et qui prouve combien tout dans la nature obéit à des lois immuables,

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56 RETUB DES DEOX MONDES*

tous ces cours d'eau ont, de même cpie TEnea, leur bouche dirigée vers l'ouest, évidemment parce que les vents alizés et les courans portent toujours du nord-est au sud-ouest, et, par leur travail in- cessant, forment une longue levée de sable sur la rive orientale des diverses embouchures. Pendant la saison pluvieuse, les marécages situés entre les deux villages de Punta-del-Diablo et de DibuUa s'ou- vrent vers la mer dix ou quinze aflluens, qui tous, sans exception, coulent de l'est à l'ouest à travers les sables avant de se déverser dans l'Océan.

Je m'arrêtai à peine une heure à DibuUa, je devais quelques mois plus tard passer des jours bien tristes, et j'arrivai avant la nuit dans la cabane du Pantano, qui s'élève sur la plage à l'endroit même le sentier de la sierra quitte le bord de la mer pour péné- trer dans l'intérieur des terres. La cabane est ainsi nommée du ma- récage que je devais traverser le lendemain : inutile de dire que l'existence est un vrai martyre dans cette misérable hutte; entre toutes celles du golfe, la crique voisine a mérité le nom de Rincon- Mosquito (Anse des Moustiques).

La Sierra-Nevada est défendue presque de tous les côtés par une zone de marécages que des entassemens de pierres et de débris, semblables à d'anciennes moraines, séparent des plaines environ- nantes. Ces amas de roches et de cailloux ont-ils été ainsi formés par des avalanches d'eau successives descendues comme un déluge des gorges de la montagne, en poussant devant elles une digue flot- tante de blocs arrachés aux flancs du roc vif? ou bien sont-ils de véritables moraines et doivent-ils nous prouver que la zone tropi- cale, elle aussi, a eu sa période de glaces et de frimas? C'est une question que l'état actuel de la science et les rares explorations faites dans la Sierra-Nevada ne permettent guère de résoudre ; mais il est certain que ces monticules de débris sont bien en effet des ter- rains de rapport charriés à une époque des agens géologiques, aujourd'hui très affaiblis, étaient encore à l'œuvre dans toute leur violence. Immédiatement au sortir de la cabane du Pantano, on gravit une de ces moraines des arbres épineux croissent au mi- lieu des pierres, puis on redescend dans une vaste savane sont épars des bouquets de tulipiers {liriodendron) , quelques palmiers- maurices et des touffes de joncs gigantesques : c'est que commen- cent les marécages. Pendant les saisons pluvieuses, la grande abon- dance d'eau réunie dans ce bassin brise en certains endroits la chaîne de dunes qui le sépare de la mer : il est alors assez facile de le tra- verser parce que les eaux croupissantes sont remplacées par un ruis- seau comparativement clair; mais pendant les sécheresses les vagues marines forment un nouveau cordon littoral à l'embouchure des

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marécages, les eaux descendues de la montagne s'accumulent dans ces réservoirs et les transforment en bourbiers infects, habitables seulement pour les crocodiles et d'autres reptiles hideux. C'était jus- tement dans la saison des sécheresses que nous avions entrepris notre voyage. Le Pantano, tout fumant de miasmes, étendait au loin sa nappe d'eau limoneuse. Une ouverture ménagée entre les joncs nous indiquait l'endroit passait le sentier, et malgré le dégoût que nous inspirait l'aspect de ce marais, il fallait bien essayer de traverser le liquide tiède et visqueux, dans lequel notre imagination se représentait d'innombrables reptiles. A mesure que nous avan- cions, le fond devenait plus vaseux, chacun de nos pas soulevait des bouffées d'odeurs pestilentielles qui nous saisissaient à la gorge, et bientôt nous nous trouvâmes plongés jusqu'aux épaules dans une espèce de lagune fétide, marchant dans une vase qui s'affaissait graduellement sous nos pieds et pouvant à peine soulever nos vé- temens au-dessus de la surface de l'eau. Devant nous, la lagune élargissait encore sa nappe dormante entre des massifs infranchis- sables de roseaux, sur lesquels de grands arbres sans feuilles proje- taient de longues branches semblables à des bras de gibet; tout signe indiquant l'existence d'un sentier avait disparu, et nous ne pouvions plus faire un pas qu'en nous confiant au hasard. Heureu- sement notre âne, resté derrière nous et flairant l'espace avec épou- vante, refusait d'avancer; il nous fallut donc rebrousser chemin et retourner jusqu'à la plage à travers le marécage. Le propriétaire de la cabane du Pantano, vieillard aveugle et lépreux, ne pouvait nous accompagner; mais en échange de notre baudet il consentit à nous prêter un bœuf qui avait' déjà fait plusieurs fois le voyage de la sierra, et qui pouvait être pour nous un excellent guide. En effet, arrivé au milieu du marécage, cet animal obliqua tout à coup à droite, passa entre deux haies de joncs nous n'avions aperçu au- cune issue et nous guida enfin sur une pointe de terre ferme bordée de chaque côté par une baie profonde.

On marche pendant une heure environ pour traverser la plaine marécageuse qui s'étend circulairement au pied de la sierra; un air plus frais et moins humide, le murmure des eaux courantes, le chant des oiseaux, la beauté luxuriante de la végétation, annoncent tout à coup le changement de zone. Au-dessus de nos têtes s'entre-croi- saient les cimes panachées des palmiers rattachés l'un à l'autre par un système mextricable de lianes; des pandanus jaillissaient comme des fusées de verdure du fouillis des branches et des feuilles; d'in- nombrables orchidées s' attachant aux rameaux par mille griffes épa- nouissaient autour de nous leurs fleurs étranges; quelques arbres tombés de vieillesse disparaissaient sous un réseau de feuilles et de

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fleurs, et biea des troncs encore debout étaient eux-mêmes cachés^ sous les feuilles du matapalo et du copey (1) aux terribles étreintes. Çà et là, des nids de l'oiseau gonzalitOy suspendus comme des fruits, se balançaient à l'extrémité de ces cordages de verdure ; sur le sol humide, d'interminables processions de fourmis, chacune portant son morceau de feuille verte, se rendaient à leurs cités souterraines* Un bruissement universel formé par le concert des cris, des chants, murmures ou souffles échappés aux myriades d'insectes et de larves qui vivent sous l'écorce, sur les feuilles, dans l'air et sous la pierre, remplissait l'espace. Certes, dans cette nature si libre et si pleine de vie, le pas et la voix de l'homme semblent une profanation , a faut être bien orgueilleux pour oser se dire le roi des créatures.

Après avoir gravi les premières pentes, on arrive au rancho du Volador, ainsi nommé d'un arbre (2) qui étale ses vastes branches au-dessus du toit. Ce rancho a été bâti par les Indiens aruaques pour abriter les malheureux voyageurs que la fatigue, l'orage ou la crue des rivières empêche de cont'muer leur route ; malheureux, ai- je dit, car il est à peine possible d'exister au Volador, grâce aux in- nombrables insectes et autres animaux que les Néo-Grenadins dési- gnent sous le nom général de fléau {plaga). D'abord ce sont les moustiques de toute espèce dont les tourbillons joyeux dansent in- cessamment sous l'ombrage; ils s'abattent par centaines sur le corps, et, pour s'en débarrasser, il faut se livrer sans cesse à une gym- nastique désespérée et ccdirir çà et comme un forcené. Vers le soir, quand ces milliers de mosquitos se sont repus de sang humain, leurs essaims disparaissent par degrés, mais ils sont bientôt rem- placés par des nuages de sancudosy énormes maringouins au dard long de près d'un centimètre, qui viennent à leur tour prendre part à la curée. Comment leur échapper pendant la nuit? Leur aiguillon atteint la chair à travers les vêtemens, et qu'on se démène en fureur ou qu'on essaie vainement de se reposer, on n'en est pas moins cou- vert de buveurs de sang toujours inassouvis. Le matin, les sancudos^ disparaissent à leur tour, mais une autre légion de moustiques est prête comme un relais pour leur succéder, et à peine a-t-on pu res- pirer un instant que l'on est enveloppé d'un nouveau tourbillon d'ennemis. Il est aussi des maringouins qui ne se reposent jamais, entre autres le jejen^ insecte imperceptible qu'on sent à peine sous le doigt qui l'écrase, et une espèce de moustique dont le dard agit comme une ventouse et laisse une petite tache de sang coagulé qui ne s'exfolie qu'au bout de deux ou trois semaines. Si l'on reste long-

(1) Fictt* dendrocida, clusia Ma, parasites qui entourent les arbres comme une nou« Telle écorce, yivent de leur sève et les étouffent.

(2) Gyrocorpw americanut.

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temps exposé aux attaques de ces insectes, la figure, toute bour* ;80uflée de piqûres, prend bientôt un aspect hideux.

Ces terribles moustiques ne sont pas cependant le fléau le plus re- doutable du Volador et des régions qui lui ressemblent. Les garra^ polos y sont tellement nombreux qu'ils forment aux plantes comme une autre écorce, et si Ton tombe au milieu d'une de leurs tri- bus, on est immédiatement couvert de ces animalcules, qui se ser- vent de leurs pattes aiguës comme de vrilles pour s'insinuer dans le <X)rps : inutile de chercher à s'en débarrasser, ils se gorgent de sang avec lenteur, et ce n'est que deux ou trois jours après, quand ils se sont transformés en petites vésicules rouges, qu'ils se détachent •d'eux-mêmes. Quant aux gros garrapatos nommés barberos (bar- biers, chirurgiens] dans le langage énergique du pays, ils s'enfon- cent jusque dans les chairs, et on ne peut les extirper qu'avec la pointe d'un canif. Pendant que le voyageur se débat en vain contre les moustiques et les garrapatos^ un autre insecte s'introduit perfi- dement sous les ongles de ses pieds et s'y creuse une petite retraite : •c'est la nigaa (1). H est rare qu'on s'aperçoive d'abord de l'invasion de cet insecte, mais peu à peu on sent un petit chatouillement suivi bientôt d'une douleur cuisante. L'animal grossit rapidement dans l'intérieur du pied, et au bout de quelques jours il atteint la gros- seur d'un pois. Impossible de l'extirper soi-même; il faut s'adresser à im habitant de la sierra qui ait l'habitude de ce genre d'extraction : il introduit délicatement une aiguille dans le pied, élargit lentement la blessure, et, par de légères pressions, parvient à faire rouler la nigua hors du pied ; si par accident il perce la tendre pellicule de K^et insecte, les œufs se répandent aussitôt dans le trou qu'il s'est creusé, et toute une famille de niguas se développe dans les chairs saignantes. Dans certaines parties du Brésil cet insecte est aussi ^commun que dans la Sierra-Nevada, ceux qui donnent l'hospitalité aux voyageurs s'agenouillent chaque soir devant eux et examinent leurs pieds pour en extraire les niguas qui auraient pu s'y intro- duire. Les Arnaques marchent toujours pieds nus; aussi plusieurs d'entre eux n'ont-ils plus ni ongles, ni doigts de pied : le tout a 'été dévoré par Yœstrus humanus.

Aux tortures causées par tous ces insectes qui se liguent contre les pauvres voyageurs réfugiés sous le rancho du Volador, il faut encore ajouter le danger d'être piqué ou mordu par des scorpions, des serpens, des araignées mygales, des scolopendres ou mille- pattes, animaux qui atteignent parfois jusqu'à un demi-pied de lon- ;gueur. Les bêtes de somme sont plus spécialement harcelées par

(i) OEstrus hwnanus, pulex pénétrons ou morsitans.

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des vampires qui touraoient silencieuseinenUau-dessus d'elles, s'a- battent sur les plaies de leur dos et en sucent avidement le sang. Souvent ime seule nuit passée au Volador suffit pour tuer un cheval ou un taureau.

Le ruisseau qui coule à côté de la cabane du Volador roule dans ses sables une grande quantité de paillettes d'or; mais toutes les tentatives qu'on a faites pour les recueillir ont été vaines : il a fallu s'enfuir devant les moustiques. Le vice -consul français de Rio- Hacha, qui a obtenu la concession des placers du Volador, y avait fait transporter, deux années auparavant, une tente de gaze très ingé- nieusement disposée. Pendant deux jours, il essaya de vivre sous cet abri pour surveiller le travail de ses ouvriers : ceux-ci étaient gantés et avaient la figure voilée; mais la fin du deuxième jour, maître et ouvriers abandonnèrent d'im commun accord leur tâche, aussi fatigante que lucrative. Plus tard, un Italien avide, qui avait reçu du vice-consul la permission de laver les sables aurifères du Volador, ne put pas même travailler pendant deux jours entiers, et il quitta la besogne après avoir recueilli la valeur d'environ 10 pias- tres. Les seuls êtres humains qui pourraient impunément exploiter le ruisseau du Volador, parce qu'ils sont protégés par une carapace de lèpre, les habitans de DibuUa et des villages voisins, sont juste- ment les seuls qui ne tiennent aucunement à l'accroissement de leurs richesses.

Nous n'avions par bonheur aucune raison de nous arrêter au raticho du Volador, et nous marchions d'autant plus rapidement que nous voulions atteindre le prochain campement avant l'orage qui éclate régulièrement tous les jours dans les vallées de la Sierra- Nevada entre deux heures et quatre heures de l'après-midi. Le sentier franchit d'abord la Guchilla, arête granitique de 1,800 mè- tres de hauteur, puis traverse divers ruisseaux assez dangereux dans la saison pluvieuse, et contourne un bassin d'une fertilité exu- bérante où se trouvait, il y a trois siècles, le village indien de Bonga. Au-delà coule le torrent de Santa-Clara, le plus large de cette région des Montagnes-Neigeuses. Quand notre petite caravane arriva sur le bord de ce cours d'eau, l'orage déjà commençait à gron- der, et les feuilles des arbres frémissaient sous le vent impétueux qui précède toujours la pluie. Notre bœuf entra philosophiquement dans l'eau et raidit ses fortes jambes contre la violence du courant. La bonne idée de sauter sur son dos et de nous faire porter jusqu'à l'autre rive nous vint trop tard, et nous le suivîmes pas à pas en es- sayant d'insérer nos pieds entre deux pierres et en opposant tout le poids de nos corps à la masse d'eau écumeuse. Plus d'une fois roulés à travers les rochers, nous nous accrochions aux blocs couverts d'é-

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cume, et enfin nous atteignîmes l'autre rive, presque épuisés, et non sans avoir perdu une partie de notre bagage. Pour ma part, j'avais vu disparaître mes sandales, et j'étais obligé de continuer ma route pieds nus; mais cette perte me laissait indifTérent, car j'avais réussi à sauver mon chien, qui avait failli être emporté par le courant. Quelques minutes après, nous arrivions à la cabane de Cuesta-Ba- silio. Mon camarade s'occupait de faire la cuisine , et je coupais les tiges de fougère qui devaient nous servir de couche , lorsqu'en me retournant je m'aperçus que mon chien n'était pas dans la cabane. Malgré l'orage qui venait d'éclater, je retournai sur mes pas, j'ex- plorai en courant le sentier par lequel nous étions venus et que la pluie avait changé en ruisseau; dans les intervalles de silence laissés par le tonnerre, j'appelai le chien, mais il ne me répondait pas, et je ne pus le découvrir sur le bord du torrent de Santa-Glara. Sans doute le pauvre animal, glacé de frayeur et de froid, n'avait pas eu la force de nous suivre. Quelques jours après, à mon retour de la Sierra-Nevada, j'aperçus sous un tas de feuilles ses ossemens blanchis. Le baudet que j'avais laissé chez l'aveugle du Pantano était également mort, tué par les araignées. Ainsi les trois animaux que nous avions emmenés de Rio -Hacha avaient misérablement succombé.

Il est inutile de décrire ici notre voyage du lendemain : ce furent des fatigues semblables à celles de la veille; mais les paysages de- venaient de plus en plus grandioses à mesure que nous avancions dans le cœur de la sierra, et la magnificence du spectacle me faisait oublier que je marchais pieds nus par des sentiers frayés dans le granit. C'étaient des massifs d'avocassiers dont les fruits, tombés par milliers sur le sol, formaient sous nos pas comme une boue odorante; puis c'étaient des fourrés de palmiei*s ou de fougères arborescentes^ des champs de bihaos ou de cannes sauvages, des prairies bario- lées de fleurs et se redressant en molles pentes vers les monta- gnes. De ces vastes clairières , on peut contempler les forêts dans toute leur beauté : on les voit prendre leur origine dans les gorges étroites, descendre en serpentant au fond des vallons, s'unir dans la vallée principale comme les torrens qui les arrosent, puis, après avoh- formé un fleuve de verdure de plus en plus large, se perdre dans l'immense plaine couverte d'une vapeur bleuâtre. Enfin nous atteignons le col de Caracasaca, nous suivons un ancien chemin pavé en dalles de granit, reste de la civilisation disparue des Tairo- nas , nous traversons le torrent Ghiruà sur un pont suspendu con- struit par les Aruaques, et nous arrivons à la terrasse pierreuse s'élèvent les huttes du pueblo indien de San-Antonio et son église ruinée. Quelques minutes après, nous étions dans la cabane de

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Pain-au-Lsût {Pan-de^Leche)^ le célèbre cacique ou caporal des Arnaques.

II.

Psdn-au-Lsdt, que j'avais eu déjà l'honneur de voir plusieurs fois à Rio-Hacba, étsdt un petit homme à la peau d'un rouge noirâtre et aux traits sillonnés d'innombrables rides. A sa démarche aisée> à son regard tranquille, on reconnaissait Thomme riche et noble, fier de descendre d'une longue série d'aïeux et satisfait du sort qui lui avût accordé les richesses de ce bas monde. Il possédait en effet une dizaine de bœufs, deux mulets, plusieurs plantations de cannes à sucre et d'arracachas, et, le premier sa race, il s'étidt donné le luxe de manger de ces pains au lait auxquels il devait son nom bur- lesque. Seul parmi tous les Indiens, il pouvait se dispenser pour son conmierce de l'intermédiaire des avides traitans espagnols, et lui- même, suivi de ses propres bœufs portant les produits de ses champs, allait échanger ses denrées à DibuUa, à Rio-Hacha ou dans les autres localités de la plaine. D'ordinaire il avait le même costume que ses compatriotes, le chapeau de paille et la tunique de coton bleu; mais quand il descendait en pays espagnol, il tenait à honneur d'appa- raître en culottes courtes et revêtu d'une petite jaquette de gros drap gris à boutons de cuivre; on eût dit un paysan de notre belle France. Avec le produit de son trafic, il s'était fait bâtir dans le pueblo de San-Antonio, et au miliçu de ses diverses plantations, de nombreuses maisons dans chacune desquelles il avait installé une de ses femmes; lui-même habitait une cabane construite au centre du bourg et de beaucoup plus vaste, sinon plus comfortable, que celles de ses sujets. C'est qu'il rendait la justice; toute discussion, tout procès étaient tranchés par lui, et il était tout à fait sans exemple que des Arna- ques mécontens de ses décisions en eussent appelé au tribunal de Rio-Hacha. D'ailleurs, pour mériter l'estime de ses subordonnés, jamais il ne lui était arrivé de s'enivrer en leur présence; quand il vidait une bouteille de chichay il fermait la porte de sa cabane, et personne alors n'eût osé troubler ses méditations profondes. Pain- au-Lait n'avait eu qu'un malheur dans sa vie, mais il avait su faire tourner ce malheur à sa plus grande gloire. Pendant qu'il se baignait dans la rivière de Rio-Hacha, un crocodile lui avait d'un coup de dent enlevé la main droite. Il s'était aussitôt fait fabriquer une main en fer-blanc, que par courtoisie on était convenu de prendre pour de l'argent, et depuis il n'était jamais sorti sans attacher à cette main brillante une canne à pomme d'or qui se balançait majestueu- sement à côté de lui. Cette canne, célèbre dans toute la province de

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Rio-Hacha, était une main de justice, un sceptre royal, une verge de magicien, et les Arnaques n'osaient la regarder qu'en tremblant. Avait-elle une âme? était-elle un dieu? Pain-au-Lait aurait seul pu les renseigner sur ce sujet; mais il se gardait bien de parler de cette canne mystérieuse qui faisait de lui un prophète et un roi.

Lorsque nous nous présentâmes devant Pain-au-Lait, le cacique se balançait dans son hamac; il se leva précipitamment, afin de prendre une position plus majestueuse, et, s'asseyant sur un large tronc de macana (1) placé au milieu de sa cabane, il nous indiqua du doigt d'autres sièges plus petits à côté de la porte. Selon l'usage antique de tous ceux qui pénètrent dans la sierra, traitans ou voya- geurs, nous venions annoncer notre arrivée au chef, et le prier de nous accorder sa haute protection. En outre nous lui demandions de nous donner l'hospitalité dans l'ime de ses cabanes. Pain-au-Lalt nous écoutait en fermant les yeux, et de temps en temps il pous- sait un petit gémissement comme un dormeur obsédé par un cau- chemar. Soudain il se leva sans avoir fait la moindre réponse, et, attachant la célèbre canne à sa main de fer-blanc, il sortit de la ca- bane et disparut. Nous nous interrogions du regard avec étonne- ment pour avoir l'explication de sa conduite, lorsqu'un Aruaque entra dans la hutte et nous annonça que désormais nous étions chez nous. Pain-au-Lait nous avait fait l'insigne honneur de nous céder sa propre cabane, et il était allé demeurer dans l'une de ses plan- tations. Immédiatement après son départ, un grand nombre d'In- diens, qui attendaient avec curiosité l'issue de notre entretien avec le cacique, se précipitèrent dans la hutte pour acheter nos marchan- dises. Bientôt des masses de bananes, d'avocats, de goyaves (2), de malangas (3), d'arracachas (A), s'amoncelaient en pyramides sur le sol; mais la plupart des Indiens, tout en achetant de la morue, des aiguilles et de la lame, parurent scandalisés de ne pas voir de bou- teilles d'eau-de-vie dans nos bagages. Ils n'avaient jamais eu affah^ à des traitans de notre espèce.

La cabane dont nous étions devenus les habitans, et qui proba- blement sert encore de palais au cacique des Aruaques, est de forme ronde et peut mesurer environ 5 mètres de porte à porte. Elle est bâtie de troncs de macanas plantés circulairement dans le sol et entrelacés de divers branchages. Au-dessus s'élève un énorme toit conique en foin, soutenu à l'intérieur par un système de poutrelles très compliqué. Seule entre toutes les cabanes d'Indiens, celle-ci est munie de portes, mais on n'a point de verroux pour les assujettir,

(i) Fougère arborescente de Tespèce aisophUa. (3) VMium pomifwum,

(3) Marania malanga*

(4) Conmn arracacha.

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et quand le vent souffle, il les ouvre et les ferme tour à tour avec fracas. Une claie de cannes sauvages, couverte de foin, règne au- tour de la cabane à la hauteur d'un mètre environ : c'est la couche du cacique et de ses hôtes ; deux pierres noircies placées au milieu de la hutte, à côté du grand siège d'honneur de Pain-au-Lait, ser- * vent de foyer. Les demeures des autres Aruaques sont beaucoup plus modestes que celle de leur cacique. Construites au hasard sur la terrasse de San-Antonio, elles ont exactement la forme de grandes ruches d'abeilles ; les parois se Composent en général de cannes sauvages entrelacées, et les toits de foin descendent si bas que pour pénétrer dans l'intérieur il faut presque ramper. Une seule cabane se distingue des autres par son style d'architecture, et de loin peut soutenir la comparaison avec les constructions de Rio-Hacha. Lors de mon passage, elle était habitée par deux dames espagnoles, la mère et la fille. Celle-ci, atteinte aux sources mêmes de la vie à la suite d'un chagrin d'amour et condamnée par les médecins, avait cherché un refuge parmi les Indiens, dans la salubre vallée de San- Antonio ; sa mère l'avait suivie pour la soigner et la disputer à la mort. Pendant cinq ans déjà, elle avait réussi à prolonger la vie de sa Conchita, jeune fille douce, gracieuse et fière, que les Aruaques vénéraient comme la déesse de leurs montagnes.

Le pueblo de San-Antonio est situé à 2,000 mètres environ au- dessus du niveau de la mer, au pied d'une montagne flanquée du sommet à la base de plateaux étages l'un au-dessus de l'autre, comme les marches d'une gigantesque pyramide, et offrant à cause de cette disposition un avantage inappréciable aux agriculteurs qui voudront s'y établir. Au-dessous du village coule le rapide torrent de San-Antonio; la vallée, qui porte le même nom, se compose de bassins arrondis, séparés l'un de l'autre par d'étroits défilés : chacun de ces bassins, rempli d'une couche épaisse d'humus qu'y ont dépo- sée les eaux du lac qui le remplissait autrefois, semble fait pour re- cevoir un village, et n'attend que la hache et la charrue pour être transformé en champs de la plus incomparable fécondité. De même le Rio-Chiruà, qui se déverse dans le San-Antonio à une petite dis- tance en aval du pueblo^ parcourt de vastes prairies naturelles les arbres s'élèvent par groupes assez nombreux pour les besoins des futurs colons, mais assez clair-semés pour n'être pas un obstacle au défrichement. Partout les vallées et les montagnes offrent les terrains les plus favorables à la culture, excepté vers le nord, le Cerro-Plateado (Mont- Argenté) dresse ses escarpemens abrupts de schistes toujours humides et luisans comme le métal. Pour nous fixer dans quelque vallon de cette heureuse contrée, il ne nous res- tait que l'embarras du choix. Le surlendemain de mon arrivée à San-Antonio, je m'acheminais

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seul vers San-Miguel, autre pueblo d'Indiens situé à 2,600 mètres d'altitude environ, sur un plateau sans arbres et semé de débris. Moins riche et moins peuplé que San-Antonio, il a mieux conservé tes traditions des anciens temps, et c'est dans le voisinage immédiat de San-Miguel, au milieu des blocs amoncelés de Gansamaria, qu'on célèbre encore les mystères sacrés. Au nord et au sud, deux ravines étroites et profondes, semblables aux fossés d'une citadelle, séparent le village des jardins et des pâturages du plateau ; des deux autres côtés, une haie vive de plantes épineuses empêche le passage des porcs, des chiens, des poules ou d'autres animaux domestiques : le pueblo est lui-même un temple, et l'homme seul a le droit de s'y introduire. Les rues pavées sont propres comme la cour dallée d'un palais, et des parterres de fleurs entourent les cabanes : à première vue, on s'aperçoit que les traitons espagnols ne pénètrent que rare- ment dans cette enceinte sacrée et n'ont pas encore eu le temps de la profaner, comme ils ont fait à San-Antonio. Au centre du village s'élève une église qu'on pourrait presque appeler monumentale en la comparant à toutes les autres constructions de San-Miguel : il est vrai qu'on n'y dit jamais la messe, et qu'elle n'a d'autre utilité -que de recevoir le scrutin à l'époqjie des élections.

Lorsque j'entrai dans le pueblo, il me sembla d'abord complètement désert; toutes les cabanes étaient vides; un silence de mort régnait autour de moi. Les Indiens, hommes et femmes, étaient sans doute occupés à leurs plantations de bananiers et de cannes, ou bien, comme ils en ont l'habitude à certaines époques, ils s'étaient réunis dans quelque rancho de la montagne pour manger un bœuf. Fatigué comme je Tétais, je ne pouvais attendre le retour des Indiens pour réclamer l'hospitalité; j'entrai dans un jardin dont j'espérai plus tard pouvoir dédommager le propriétaire, et je cueillis quelques bananes, puis j'allai m'installer comfortablement dans une cabane flambait encore un reste de feu. Je sommeillais à demi depuis une ou deux heures, lorsque, peu d'instans avant le coucher du soleil, j'entendis tout à coup une voix retentir près d'une cabane voisine. Je me levai précipitamment pour me présenter aux nouveau- venus, mais je m'arrêtai en voyant que j'allais interrompre une cérémonie religieuse. Six Aruaques étaient accroupis sur le pavé de la rue et gardaient le plus profond silence. Devant eux, un vieillard à la tête •échevelée, à l'oeil égaré, tendait ses bras vers les glaciers qu'illu- minaient les rayons mourans du soleil; puis il se frappait la poi- trine, passait la main sur son front, se livrait à des contorsions diverses, grimaçait horriblement et prononçait des mots qui me semblaient sans suite. A mesure cpie les ombres remontaient la pente du glacier, ses gesticulations devenaient plus violentes, sa

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parole sortait plus rauque et saccadée; mais lorsque la dernière flamme, scintillant au sommet du pic neigeux, se fut envolée dans l'espace, le vieillard se tut soudain; sa figure se détendit, ses traits redevinrent humains, et, sans me jeter un regard, il rentra dans la cabane. En même temps, les six Arnaques accroupis rompaient le silence auquel ils s'étaient astreints pendant la cérémonie, et com- mençaient à parler avec une volubilité sans égale. Plusieurs femmes, assises sur le sol à une distance respectueuse, semblaient n'avoir pris aucune part aux rites sacrés, sans doute parce que leurs nobles époux ne les en jugeaient pas dignes, et malgré les contorsions du mamma, elles avaient continué leurs travaux de ménage ou leurs soins de toilette. J'étais probablement le premier blanc qu'elles eus- sent jamais vu; mais elles ne parurent pas un seul instant me re- marquer, car, sous l'œil jaloux qui les surveille, elles n'ont pas le droit de manifester de curiosité, il faut qu'elles restent à l'état de machines. Méprisées en tout, elles n'ont pas même le privilège de demeurer sous le toit conjugal; elles vivent et dorment dans la cui-^ sine, hutte étroite et basse elles peuvent à peine se tenir debout. Jamais la femme ne s'enhardit jusqu'à dépasser le seuil de la case maritale ; elle dépose à la porte la nourriture qu'elle vient de pré- parer et que le majestueux époux lui fait la grâce de vouloir bien ac^ cepter. La femme est l'esclave du mari, et toute jeune fille pauvre qui ne trouve pas de maître devient de droit la chose du riche le plus voisin. On voit que chez les Aruaques la question du paupérisme est résolue d'une manière sommaire, du moins en ce qui concerne la femme. Chez d'autres nations plus civilisées, la solution du terrible problème est à peu près la même, en dépit des complications et des subtilités de l'économie politique.

J'entrai dans la cabane en même temps que les Aruaques; mais le mammay me regardant toujours avec méfiance, ne daigna pas même me saluer : il m'en voulait sans doute de l'avoir surpris dans l'exercice de ses fonctions religieuses. Heureusement j'avais sur moi une lettre d'introduction écrite par un caballero de Rio-Hacha à son frère de lait, Pedro Barliza, le seul métis de San-Miguel. Je dépliai la lettre, et je lus moi-même les phrases louangeuses cpii célébraient mes qualités et mes vertus. Pedro Barliza était l'un des Aruaques présens : il s'empressa de me souhaiter la bienvenue et de m' offrir un hamac auprès du feu. H était le seul Indien de la so- ciété qui comprît l'espagnol ; mais ma lettre n'avait pas produit un moindre effet sur ses compagnons que sur lui : à leurs yeux, je pos- sédais là un talisman souverain qui faisait de moi un être supérieur. Je m'emparai du hamac si gracieusement offert pendant que les Indiens s'asâeyaient ou s'agenouillaient près du feu. La flamme, bar

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lancée par le vent, luttait avec Tobscurité, qui avidt déjà envahi la cabane, et les visages rouges des Indiens, tantôt cachés dans Tom- bre, tantôt éclairés par la réverbération du foyer, apparaissaient et disparaissaient comme des esprits évoqués et conjurés tour à tour. Ils ouvraient et fermaient la bouche par un mouvement rhytbmique, et savouraient voluptueusement le hayo (1). Pour cette besogne, de beaucoup la plus importante de leur vie, tous les Arnaques tiennent dans la main gauche une petite calebasse renfermant de la chaux en poudre. Ils prennent d* abord dans une espèce de blague, sem* blable à celles de nos fumeurs, des feuilles de hayo^ puis ils les mâchent pour en extraire le suc qu'ils laissent tomber de leur bouche sur le bord de la calebasse; ensuite ils saupoudrent ce suc de chaux au moyen d'une petite baguette qu'ils promènent sans cesse sur le mélange afin d'opérer une combinaison plus intime entre les deux substances. De temps en temps ils portent cette baguette à la bou- che et aspbent avec volupté la mixture corrosive. Les Indiens et les nègres du Pérou font également un grand usage du hayo y et pré- tendent pouvoir jeûner pendant une semaine et davantage, pourvu qu'on leur donne une provision suffisante de feuilles de cette plante. Le célèbre naturaliste Tschudi, dont le témoignage ne saurait être suspect, affirme avoir vu en mainte occasion des individus qui tra- vaillaient pendant plusieurs jours consécutifs et se contentaient de mâcher du hayo pour réparer leurs forces. Les Âruaques ne con- naissent pas cette propriété merveilleuse de leur plaîite favorite, €t lorsque j'en parlai à Pedro Barliza, il éclata d'un rire très incré- dule, partagé par tous ses compagnons.

La conversation, engagée d'2J)ord au sujet du hayo y ne tomba pas de plusieurs heures, grâce à la curiosité de Barliza. Il m'accablait de questions faites en mauvais espagnol, et traduisait aussitôt mes réponses en langue aruaque ; chacune semblait provoquer le plus vif étonnement : c'étaient des exclamations sans fm, des éclats de rire ahuris. Dans leurs conversations les plus ordinaires, les Aruaques ne peuvent finir une phrase sans pousser un ah I exprimant chez eux l'impuissance du langage et ce qu'on pourrait appeler l'emmaillot* tement de la pensée : on dirait que leur discours, aussi rapproché de la nature qu'il est possible, ne se compose que d'interjections. Après m'avoir écouté, ils semblaient émerveillés au-delà de toute expression et ne faisaient plus entendre que des voyelles admira- tives chantées sur tous les tons de la gamme. La stupéfaction fut au comble lorsque je fis flamber une allumette chimique : malgré

(i) Erythroaoylon. C'est le coca des Pérnviens, petit arbuste dont la feuille ressemble à c^e de Tacacia ou de Tindigo.

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leur titre d'électeurs et d'éligibles, malgré les rapports trop fréquens qu'ils ont avec les trafiquans espagnols, ils n'avaient pas encore vu cette merveille de l'industrie moderne. Le grand-prêtre seul m'é- coûtait avec un intérêt mêlé d'une certaine répugnance : il voyait que j'étais un plus savant mamma que lui, et plissait sa lèvre su- périeure avec une affectation de dédain. Je continuai sans avoir l'air de m' apercevoir de la sourde opposition du magicien, et je fis un cours en règle à mes nouveaux amis. Je leur parlai de l'Espagne, qui leur avait autrefois porté la guerre et le baptême, mais qui leur avait aussi donné la canne à sucre, le café et tous leurs animaux domes- tiques; ensuite je leur parlai de l'Angleterre, dont ils voyaient quel- quefois du haut de leurs montagnes les navires, semblables à de petits insectes patinant sur la surface des eaux ; je leur dis aussi quelques mots de ces terribles Yankees, qu'ils se représentaient comme d'effroyables démons n'ayant pas même une figure humaine. Pour leur faire comprendre mes explications, j'essayai de leur dessi- ner sur le sol une petite carte à la lueur d'une torche allumée au foyer; ils se penchèrent l'un après l'autre sur ces lignes bizarres, qu'ils eurent l'air de comprendre. Pour agir sur l'intelligence de ces enfans encore incultes de la nature, il faut nécessairement se servir d'un interprète qui puisse traduire nos idées complexes en idées in- finiment plus simples et plus rudimentaires. Par l'entremise de Bar- liza, métis appartenant à la fois aux deux races, mes paroles pré- sentaient un sens aux Aruaques; mais combien de fois plus tard ne tentai-je pas en vain de me faire comprendre par des Indiens de San-Antonio qui parlaient un peu l'espagnol! J'éprouvais même une grande difficulté à leur faire nommer un objet que je mettais sous leurs yeux : ils me regardaient pendant longtemps, répétaient plusieurs fois ma question, marmottaient quelques paroles inintelli- gibles, puis, avec une explosion de rire, me répondaient qu'ils ne comprenaient pas.

On affirme généralement que, toute proportion gardée, les mon- tagnards sont plus grands, plus forts, plus intrépides que les habi- tans des plaines. Il n'en est pas ainsi dans l'état du Magdalena, ni même, à ce qu'il paraît, dans la Nouvelle-Grenade tout entière. Les Aruaques, tribu des montagnes, sont plus petits, plus faibles, moins intelligens que les Goajires, tribu de la plaine; ceux-ci sont res~ plendissans de beauté, ceux-là laids et souvent infirmes; ils sont pusillanimes et tremblent sous le regard d'un Espagnol, tandis que les Goajires sont inaccessibles à toute crainte, et par trois siècles de lutte ont su maintenir leur précieuse liberté. Les deux tribus dif- fèrent aussi complètement par la couleur : les Goajires ont la peau d'un rouge éclatant comme la brique; les Aruaques sont presque

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noirs. Leurs femmes, toujours sales et fétides, sont vêtues d'une espèce de sarrau de toile qui gêne tous leurs mouvemens et les force à marcher à petits pas; elles portent leurs enfans sur les reins, dans un petit sac suspendu à leur front par une corde plate. Courbées péniblement afin d'équilibrer ce poids, avançant leurs mains pour tisser leurs muchillasj elles fournissent ainsi des courses de dix et quinze lieues par les sentiers raboteux de la montagne : on dirait de gigantesques sarigues portant leur progéniture sur leur dos. Quelle différence entre ces malheureuses femmes et les belles Goa- jires, à l'œil fier, au sein nu, superbement drapées dans leurs man- teaux et posant leurs enfans à califourchon sur leurs hanches ! Arua- ques et Goajires, (jue dans toute carte ethnologique on a classés jusqu'ici sous la même teinte, diffèrent autant les uns des autres que le Français diffère du Tatar. Du reste, ils s'abhorrent, et si les Arna- ques descendent rarement dans la plaine, cela provient surtout de l'épouvante que leur inspirent les autres peaux-rouges.

De quelle région de la Côte-Ferme les Aruaques sont-ils originaires? Quelques-uns prétendent qu'ils habitaient autrefois la plaine près des bords de l'Enea, et qu'ils s'enfuirent dans les montagnes à l'approche des Espagnols. L'historien Plaza, avec plus d'apparence de raison, les considère comme un reste de la puissante tribu des Taironas, qui occupaient toute la côte depuis le golfe d'Urabà jusqu'à l'embouchure du Rio-de-Hacha. Pocigiieira, leur place d'armes et leur principale forteresse, située non loin de l'endroit s'élèvent aujourd'hui les huttes de San-Miguel, avait été bâtie pour la protection des mines d'or de Tairona, qui avaient donné leur nom à la tribu. Les Aruaques, aujourd'hui si pauvres, avaient à cette époque de l'or en abondance, et leurs vases les plus grossiers étaient formés de ce métal. La tra- dition ajoute qu'ils connaissaient l'art de ramollir tous les métaux au moyen d'une herbe magique et de les pétrir comme des potiers pétrissent l'argile; bien des habitans de Rio-Hacha affirment avoir vu dans la sierra des omemens d'or sur lesquels on reconnaît dis- tinctement l'impression des doigts du fabricant. Vraies ou réelles, ces richesses des Aruaques exaltèrent l'avidité des Espagnols. En l'année 1527, le conquistador Palomino se noya dans la rivière qui porte son nom, en essayant de pénétrer dans la gorge de Pocigùeira. Trois ans plus tard, Lerma, le gouverneur de Sainte-Marthe, renou- vela sans beaucoup de succès une tentative d'invasion. Enfin en 1552 Ursuà parvint à remonter les vallées de la sierra jusqu'aux vil- lages indiens. La plupart des Aruaques s'enfuirent, et, traversant les Andes et les llanosy allèrent s'établir sur les bords de l'Orénoque, leurs descendans se trouvent encore. Quelques-uns cependant se réfugièrent au pied des glaciers et réussirent à cacher leur retraite

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au* conquérans espagnols, qui cherchèrent vaûnement l'Eldorado de Tairona, et durent se retirer après avoir fait un butin insigni- fiant. De nos jours, le nombre des Arnaques ne dépasse probable-: ment pas un millier. En 1856, ils étaient un peu moins de cinq cent^ dans les deux pueblos les plus considérables de la sierra, San-An- tonio et San-Miguel. Tairona n'est plus aujourd'hui qu'une mon- tagne sacrée, un Olympe siègent de mystérieuses divinités. C'est que se trouvent, à côté l'un de l'autre, le paradis et l'en- fer; c'est que vont ressusciter tous ceux qui meurent, et celui qui serait assez téméraire pour approcher du redoutable mont péri- rait à l'instant même, afin de tenir compagnie à ceux dont il aurait profané la demeure. Souvent les morts de Tairona éprouvent le be- soin de revoir un de leurs parens, de leurs amis, ou quelque animal chéri qu'ils ont laissé sur la terre. Aussitôt flétris par le souille in- visible de la mort, les êtres qu'ils ont visités ne tardent pas à tom- ber malades et à mourir : c'est ce qui expliqué les fièvres aiguës et les morts soudaines. Parfois on entend la montagne mugir : « c'est la voix des trésors qui parle! » disent les Arnaques. Comme une peinture qui reparaît sous un badigeon grossier, l'ancien paganisme persiste chez les Arnaques ep dépit des formes catholiques qui leur ont été imposées par les Espagnols. Ils pratiquent les deux reli- gions, mais leur cœur est à celle qu'ils tiennent de leurs pères et suivent en secret. Entre eux, aucun marché n'est valable, s*il n'a été ratifié par une incantation du tnamma. Leurs noms chrétiens ne sont autre chose que des noms officiels, et quand ils ne craignent pas d'être entendus par un Espagnol, ils s'appellent par leurs noms mystiques.

Les Arnaques sont industrieux, et, malgré leur peu d'intelligence, ils savent une foule de choses que les Goajires, amoureux de leur liberté, ignorent complètement. Évidemment les éducateurs des Arnaques ont été le froid et la faim. Pour vivre dans ces hautes vallées de la sierra, il ne suffit pas aux Indiens de parcourir les fo- rêts et de ramasser les fruits qui tombent : il faut aussi qu'ils plan- tent et qu'ils sèment, qu'ils bâtissent des demeures et qu'ils tissent des vêtemens. Ils vendent aux traitans des cordes et des sacs qu'ils tissent avec la fibre de l'agave américaine, et qu'ils savent teindre de diverses couleurs. Une écorce d'arbre appelée naula leur donne une inaltérable nuance lie de vin ; de même une graminée à fleurs jaunes leur fournit une belle couleur dorée qu'ils appliquent sur les tissus au moyen d'un agent qu'il faut bien nommer, puisqu'il joue chez les Arnaques un rôle industriel important. Cet agent, c'est la salive, avec laquelle ils préparent aussi leur eau-de-vie et leur fromage en mâchant soit des cannes à sucre, soit du lait, et en cra-.

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chant à la ronde dans une énorme calebasse. On dit que la chicha fabriquée par ce procédé plonge dans une ivresse beaucoup plus re- doutable que Teau-de-vie ordinaire. Heureusement les Aruaques ne savent pas encore extraire de Tagave cette liqueur que les Mexicains appellent pulque. C'est bien assez pour les corrompre, et les tuer lentement de leur terrible chicha et du rhum (relaté des traitans, sans qu'on leur enseigne encore un nouveau moyen de se détruire ! Les traitans, blancs ou noirs, sont le fléau des Aruaques. Ils di- sent beaucoup de mal de ces pauvres Indiens, et cela par la simple raison que l'oppresseur calomnie toujours l'opprimé. Il est vrai, les Aruaques sont hypocrites comme tous les faibles; mais cette hypo- crisie n'est point perfide, c'est l'hypocrisie de la sarigue, qui fait la morte dès qu'on la touche, de peur d'être torturée et mangée. Gom- ment s'étonner si les Aruaques, toujours trompés et pillés, devien- nent soupçonneux et craintifs, et si les plus hardis d'entre eux cher- chent à se venger? Comment s'étonner encore si leur vengeance est celle de la ruse? Dans une lutte ouverte, ils auraient le dessous, il leur faut se cacher pour faire du tort à leurs puissans ennemis; néanmoins, quelle que soit leur haine, ils sont toujours esclaves de leurs dettes, et même, lorsque le traitant, qui leur a fait payer l'eau-de-vie huit ou dix fois sa valeur, vient à mourir, les Aruaques vont à la recherche des héritiers pour leur payer intégralement le sucre ou les cordes d'agave qu'ils se sont engagés à fournir. Les trafiquans le savent et avancent parfois aux Indiens jusqu'à 100 ou 200 piastres de leurs mauvaises marchandises. Jamais ceux-ci ne cessent d'être débiteurs, et le vice de l'ivrognerie, qu'on prend bien soin d'encourager chez eux, les empêche de sortir du goiûfre. Autrefois, pour les faire payer plus vite, on les menaçait de vendre leurs huttes et leurs cannes; mais, depuis 1848, la contrainte par corps et la saisie des immeu- bles pour non-paiement de dettes ont été abolies. Par reconnaissance, par la force des traditions et par cet antagonisme naturel des races qui jette tous les Indiens dans le parti libéral et la plupart des blancs dans le parti conservateur, les Aruaques se sont rangés comme un seul homme sous le drapeau du progrès. Lors des élections, toutes les voix sont acquises au candidat avancé, excepté la voix de Pain- au-Lait, qui se croit obligé par ses richesses et son titre de caporal de se proclamer conservateur; mais son exemple n'entraîne per- sonne, et l'on dit même qu'un jour de scrutin U fut chassé de l'é- glise parce qu'il avait tenté de troubler le vote en brandissant sa canne à pomme d'or. C'est ainsi que les événemens de 1848 ont eu leur contre-coup jusque dans les montagnes de la Sierra-Nevada, et bien des Indiens qui ignoraient même le nom de la France se pas- sionnaient jusqu'à la frénésie pour des questions qu'elle avait soule-

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72 BEVUE DES DEUX MONDES.

vées. Rien ne prouve mieux combien les peuples sont solidaires les uns des autres; comme s'ils formaient une chaîne électrique, tous frémissent à la fois sous le même choc.

III.

Après ma visite à San-Miguel, j'employai une dizaine de jours à parcourir les forêts et les prairies de la Sierra -Nevada. Chacune des vallées que je visitai renferme des terrasses et des bassins ad- mirablement propices pour la culture, échelonnés de zone en zone dans un espace de quelques lieues et pouvant produire toute la série des plantes cultivées, depuis la vanille aromatique, toujours baignée par une atmosphère moite et brûlante, jusqu'au lichen d'Islande, qui germe péniblement sur la terre froide au pied des rochers nei- geux. De toutes ces vallées, chaudes, tempérées ou froides, celle qui me satisfit le plus complètement fut la vallée de San-Antonio : nulle part le climat ne me sembla plus beau, la terre plus fertile; les moustiques y sont rares, les gros barberos presque inconnus; les ser- pens, assez communs, sont pour la plupart de petits boas inoffen- sifs : en outre, le village a l'immense avantage de communiquer avec la plaine par un sentier de mulets. Je me décidai pour une espèce de prairie d'une cinquantaine d'hectares, située à ime demi-lieue de San-Antonio, sur le bord du torrent Chiruà et sur le revers de la montagne de Nanù. Dès que mon choix fut arrêté, je repartis avec Luisito pour faire à Rio-Hacha les modestes préparatifs de notre co- lonisation.

Notre voyage de retour fut semé de moins d'incidens que notre voyage d'exploration, mais il ne laissa pas d'être très pénible, sur- tout pour moi, qui avais usé dans les courses de montagnes plusieurs paires de sandales grossièrement faites en cordes d'agave, et qui avais les pieds déchirés et meurtris par les pierres. A la fin du se- cond jour de marche, j'arrivai tout écloppé au village de Dibulla, et, me sentant incapable de continuer la route à pied, je louai un cayuco pour nous transporter à Rio-Hacha. Malheureusement, la mer étant très houleuse, il ne nous fut possible de partir qu'après deux jours d'attente que je passai étendu sur le sol dans la cabane du batelier, pauvre lépreux dont je n'osai pas refuser l'hospitalité trop empres- sée. Quand je fus enfin de retour. à Rio-Hacha, il me fallut plus d'un mois pour me reposer complètement de mes fatigues.

Nos préparatifs d'émigration terminés, il fut décidé que je par- tirais le premier avec Luisito et les deux jeunes mulâtres Mejia €t Bemier, qui voulaient devenir membres de notre colonie; don Jaime Chastaing devait attendre encore quelques jours afin de surveiller

Gooçle

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rembarquement des instrumens d'agriculture et des outils néces- saires pour la construction de nos cabanes. Rendu sage par Texpé- rience, je choisis la route de mer; mais en dépit de mes précau- tions, ce second voyage devait être encore plus émaillé d'accidens et plus périlleux que Je premier. Dès que nous eûmes dépassé Punta- Tapias, le vent, devenu plus fort, imprima une grande vélocité à notre barque informe, creusée dans le vaste tronc d'un fromager; malgré les efforts des bateliers pour maintenir le bongo perpendi- culaire à la lame, le malheureux esquif était ballotté à droite et à gauche, et chaque vague le remplissait d* écume. Bientôt il arriva en face de DibuUa, nous devions débarquer. Tenir plus long- temps la mer dans une embarcation pareille était insensé, il fallait nous diriger résolument vers l'embouchure du Rio-DibuUa au risque de naufrager; « mais que m'importe, disait le patron du bongo; homme horrible dont le visage n'était qu'une grande boursouflure noire rayée de jaune, que m'importe, pourvu que je me sauve?» Plus nous approchions du bord, plus la mer devenait furieuse; cha- que vague, chargée de sable, nous poursuivait en rugissant, s'é- croulait comme un rocher au-dessus de nos têtes, remplissait à demi la barque d'eau salée, puis la laissait osciller comme étourdie sous le coup, jusqu'à ce qu'une nouvelle vague, plus haute encore, vînt nous pousser devant elle. Enfin un choc plus violent que les autres renversa le bongo^ et sans trop savoir ce qui nous arrivait^ nous fûmes tous, dans le désordre le plus pittoresque, portés d'un jet puissant au milieu des sables de l'embouchure. C'est ainsi que, une fois sur quatre, on débarque dans le port de Dibulla. La mer y est toujours plus grosse qu'à Rio-Hacha, parce que la côte s'y re- courbe directement en travers de la marche des vents alizés et re- çoit en plein le choc des vagues. Cependant les ouragans y sont aussi inconnus que dans les autres parages des mers grenadines.

Je devaia engager les Arnaques qui pourraient se trouver à Di- bulla à me louer leurs bœufs de transport; ces animaux, nés et éle- vés dans la sierra, ont seuls le pied montagnard et peuvent seuls porter de lourds fardeaux à travers les torrens et les marais : des bêtes de somme habituées à ne suivre que les sentiers de la plaine résistent rarement à la fatigue de pareils voyages, et le plus souvent on est obligé de les laisser en route. Pas un Âruaque n'était à Di- bulla : il fallait donc, bien malgré moi, m' arrêter dans cet affreux village, environné de marais et de cah09 à l'eau croupissante.

Vers le milieu du xvi^ siècle, Dibulla, que les Espagnols appelaient alors San-Sebastian-de-la-Ramada, et qu'habitait une fraction de la tribu des Tahronas, était une ville riche et puissante. Lerma, le gouverneur de Sainte-Marthe, y leva, dit la tradition, une con-

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7 h BETUE DES DEUX MONDES.

tribution de guerre de 200,000 piastres; aujourd'hui il ne reste rien à DibuUa qui rappelle les splendeurs et les richesses d'autre- fois. Dans un espace assez étendu, circonscrit par le Rio-DibuUa, la mer, des marécages remplis de palétuviers et 1 infranchissable mas- sif de la forêt vierge, se trouvent plusieurs jardins, semblables à des amas de broussailles, et des cabanes éparses plus vastes et plus com- modes, mais plus délabrées que les huttes des Aruaques. Plusieurs de ces maisons sont complètement disloquées. La première que je vis n'avait plus que deux parois déjetées sur lesquelles reposaient encore, en guise de toit, quelques feuilles de palmier tordues par le vent, comme des restes de voiles sur un navire en détresse. La place des deux parois écroulées était marquée par des débris de plâtras qu'on ne s'était pas même donné la peine de déblayer. Toute une famille vivait dans cette ruine, qu'un coup de vent un peu plus vio- lent que les autres aurait pu complètement jeter sur le sol ; la femme vaquait à ses occupations ordinaires, les enfans jouaient à cache- cache entre les meubles, et le père de famille, majestueusement in- stallé dans un vaste fauteuil, contemplait tour à tour la nature et son pot-au-feu.

Dans les rues, ou plutôt les sentiers de Dibulla, grouillent des en- fans des deux sexes, le plus souvent complètement nus et remar- quables par leur énorme ventre et le prodigieux développement de leur nombril. Presque tous les habitans du village, hommes ou femmes, sont atteints d'éléphantiasis, de lèpre, ou de telle autre affreuse maladie de la peau. On ne peut se faire une idée de l'aspect hideux de ces figures et de ces corps tachetés comme des peaux de salamandres. A peine ose -t- on regarder tous ces êtres soi-disant humains, qui d'ailleurs sont très satisfaits de leur personne et se mirent avec complaisance dans des lambeaux de miroirs. Les hor- ribles maladies dont ils sont atteints ont sans doute pour causes l'absorption des miasmes paludéens, les piqûres des insectes, la mauvaise alimentation, les habitudes immondes, et peut-être aussi la dégénérescence des races, mélangées au hasard dans une véri- table promiscuité. Presque tous les habitans du village souffrent d'un gonflement de la rate et du foie. Nombre d'entre eux contrac- tent *en outre IsLJipatera ou géopbagîe,'et mangent avidement de la terre, du bois, de la cire; ils font surtout leurs délices de débris d'ardoise. Le voyageur grenadin Ancizar, qui a observé cette maladie en d'autres parties de la Nouvelle-Grenade, a souvent entendu des malheureux affirmer qu'en temps de pluie l'ardoise a le goût du pain. ^

Dès le troisième jour de résidence à Dibulla, j'étais saisi d'une terrible fièvre. Toutes les commères de l'endroit s'assemblèrent en

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LA NOUTELLE-GBENADE. 75

grand conseil autour de la natte sur laquelle j'étais étendu, et cha- cune prononça son avis sur mes chances de vie et de mort : Topinioti générale ftit qu*on me porterait dans quelques jours au cimetière. C'était chose grave en effet que de tomber malade dans un village les seuls médecins sont des lépreux et des mangeurs de terre, Ton ne peut trouver ni quinine, ni remèdes autres que des simples appliqués au hasard, la vermine et les animaux nuisibles de toute sorte peuvent librement entrer. Plus d'une fois des lézards, péné- trant dans ma cabane par les fentes des parois, vinrent me rendre visite, et l'un d'eux, grand lobo de deux pieds de longueur, se ni- cha même sur ma poitrine pendant que je dormais d'un sommeil délirant. Une autre fois, un jaguar dévora un âne dans Tenclos mal fermé attenant à ma hutte. C'étaient des incidens peu agréables en eux-mêmes, mais ils me faisaient peut-être du bien en me rappe- lant au sentiment des choses extérieures, et lorsque mon associé don Jaime arriva de Rio-Hacha muni des drogues les plus indispen- sables, le plus fort de la crise était passé.

Mon visiteur le plus assidu était le padre Quintero, curé de Di- bulla. Il se disait blanc et peut-être l' était-il d'origine; cependant il était aussi brun que les autres DibuUeros, et par le costume il ne se distinguait pas davantage de ses paroissiens. Il avait été jadis curé des pueblos de la Sierra-Nevada; mais, dominé par la funeste passion de l'eau-de-vie, il avait si bien su se déconsidérer qu'un jour un timide Aruaque avait osé lever la main sur lui et le frapper. Puis sa maîtresse, désireuse de revoir ses amis de la plaine, s'était enfuie à DibuUa : aussitôt il avait quitté sa cure et sa plantation pour se mettre à la poursuite de la belle fugitive, et, s'installant à Di- buUa, il avait imposé, bon gré, mal gré, sa direction spirituelle aux habitans du village. Il est bon d'ajouter que le padre se faisait gé- néralement pardonner sa conduite et ses vices par sa franchise, sa jovialité, son désintéressement; en outre il avait pour moi l'inap- préciable avantage de connaître la Sierra-Nevada mieux que per- sonne et d'en avohr exploré les principales vallées.

Une des faiblesses du padre Quintero était de se croire très savant, et rarement il ouvrait la bouche sans introduire dans sa conversa- tion quelques mots d'un prétendu latin qui contribuait plus que toute autre chose à lui conserver un peu d'influence. Lorsqu'il m'a- borda pour la première fois, il me salua du titre de dominus et me récita un« passage de son bréviaire; mais un sourire ironique lui donna sans doute à penser que je savais à quoi m'en tenir sur son talent de linguiste, car depuis il ne m'interpella plus en latin que dans ses momens d'oubli. La compagnie et la conversation du curé de DibuUa me furent, je dois Tavouer, d'un précieux secours pen-

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dant mes longues matinées de souffrance; mais Taprës-midi, lors- qu'il avait déjà commencé ses libations, il devenait tout à fait insup- portable : alors il tombait à mon cou, me faisait la confidence de ses chagrins domestiques, versait sur ma figure des larmes d'émo- tion, exigeait de moi la promesse solennelle de toujours haïr les bar- bares Espagnols et l'impitoyable général Morales, qui avait fait fu- siller son père. La nuit venue, mon voisin le padre devenait plus fatigant encore : il réunissait des compagnons d'ivresse, et sous le prétexte de rendre les devoirs de la courtoisie castillane au cabale lero étranger, il organisait à ma porte un chœur plus bruyant que musical. De ces chansons diverses qui tant de fois interrompirent mon repos, il en est une dont les sons discordans retentissent encore à mon oreille. Gomme la plupart des chansons populaires, elle se compose d'un thème d'amour ourdi avec un sujet tiré des occupa- tions journalières. Tel en est à peu près le sens :

«Batelier, prends ton aviron! Batelier, embrasse ta chérie! Il faut partir! Rame sur la mer profonde! Rame, rame loin de ta belle. Quand les vagues bondiront autour de ta barque,— les amoureux danseront autour de ta maîtresse !

« Batelier, prends ton aviron ! Batelier, embrasse ta chérie 1 Peut-être un rocher brisera ta barque. Peut-être la perfide brisera ton cœur. Ton espoir de richesses se perdra sous les flots, tes illusions d'amour s'en iront en fumée.

«Batelier, prends ton aviron!— Batelier, embrasse ta chérie!— Peut-être aussi les vagues seront calmes ; peut-être ce cœur de femme te sera-t-il fidèle. Tu rapporteras de For dans ta barque, tu rapporteras Tamour et des baisers! »

La première période de ma convalescence dura deux longs mois, pendant lesquels don Jaime maudit bien des fois sa triste destinée et se plaignit d'être le plus malheureux des hommes. Le fait est que le sort ne lui était pas favorable. Les Aruaques, eiïrayés par les me- naces des traitans, qui craignaient en nous des concurrens ou peut- être des juges de leurs exactions infâmes, refusaient de louer à aucun prix leurs botes de somme; un seul se chargea d'emporter une caisse d'outils, mais en route il la força, enleva tout ce qui lui plut et laissa le reste sur le chemin. Il nous restait à tenter une dernière épreuve. J'expédiai Luisito vers Pain-au-Lait pour lui exposer notre triste si- tuation, lui faire part de nos projets et le prier de nous louer ses bœufs et ses deux mulets. Quelques jours après, Pain-au-Lait arrivait lui-même avec sa caravane. Le départ fut aussitôt organisé. 11 fut convenu que don Jaime et moi nous partirions immédiatement sur les deux mulets du cacique, et que Luisito et ses deux compagnons nous suivraient avec les bêtes de somme. Le premier jour de notre

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voyage, de Dibulla à Cuesta-Basilio, fut aussi heureux que possible; raais par une de ces séries de contre-temps qui ont donné lieu à tant de proverbes dans toutes les langues, le lendemain ne devait pas s'écouler sans qu'il nous arrivât un grave accident. Le mulet que je montais se cabra dans un endroit périlleux du chemin et refusa d'avancer; j'essayai vainement de l'exciter, il s'affaissa sur ses jam- bes de derrière, ses yeux s'égarèrent, il fut agité d'un tremblement nerveux : à n'en plus douter, il était atteint de la maladie le plus souvent mortelle appelée esrengadura. Il fallait donc continuer ma route à pied, car don Jaime avait les jambes toutes gonflées par suite des piqûres d'insectes et ne pouvait descendre de sa monture. Je présumai trop de mes forces et je marchai bravement pendant quel- ques heures; mais, épuisé par ma longue maladie, je ne pus résister à la fatigue. Je sentis peu à peu la vie m' abandonner; soudain tout devint noir autour de moi, et je tombai évanoui sur le sol.

Quand je me réveillai, un frisson continuel secouait mes membres. J'étais étendu au bord du sentier sur un lit de feuilles de fougère; don Jaime construisait au-dessus de mon corps un petit ajoupa de branches et le recouvrait de feuilles de bihao. Il m'offrit de me céder sa monture, mais je refusai, car à son âge il eût été d'une extrême imprudence de rester sur le sol exposé à l'orage, et d'ailleurs, malade comme je l'étais, il m'eût été probablement impossible d'arriver seul à San-Antonio; il valait beaucoup mieux, sous tous les rapports^ qu'il partit lui-même aussi promptement que possible et me renvoyât son mulet ou telle autre monture par un guide aruaque. Il comprit, et bientôt après je le vis disparaître à un tournant du sentier. Ma po- sition était critique; déjà le veut, précurseur de l'orage, commençait à siffler; il éclata et secoua mon ajoupa comme une branche, les feuilles de bihao qui me garantissaient se déplacèrent; l'eau descen- dant du ciel en averse se fraya un passage à travers le toit rustique ^ m'inonda. Enfin la nuit vint, l'orage cessa, mais à l'orage avaient succédé les essaims de sanrudos; j'essayai vainement de trouver un instant de sommeil sur le sol humide, et la fièvre me tint constam- ment éveillé. Lorsque les premières lueurs du jour descendirent du sommet des montagnes, l'attente, ce sentiment d'ordinaire si pé- nible, obséda tout mon être. Chaque branche d'arbre grinçant sur orne autre branche se changeait en cri d'appel; les hurlemens des singes aluates étaient pour moi des voix d'amis venant me déli- vrer; le murmure du torrent bondissant sur le rocher me semblait le galop d'un cheval. Tout à coup j'entendis des pas retentir sur le sentier pierreux et j'aperçus un Indien venant du côté de la plaine; al parut très agréablement surpris de voir un blanc dans ce piteux état, et, s'installant sur im rocher en face de mon ajoupa, il me

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contempla longuement avec un sourire de satisfaction. N'étais-je pas à son avis un de ces hommes exécrables qui vendent l'exploi- ter, lui et ses frères, l'asservir de dettes, en faire l'esclave d'un travail continuel? Ce n'était que justice si les génies de Tairona me punissaient par la maladie et la mort d'avoir aidé à la destruction de la pauvre tribu vaincue. Quand il eut suflisanunent savouré sa vengeance, il s'éloigna en ricanant, et j'eus la lâcheté de le voir dis- paraître avec regret; il animait un peu ma solitude et me rendait l'attente plus facile. Heureusement que bientôt après arrivèrent Luisito et les deux mulâtres suivis des bœufs qui portaient nos in- strumens d'agriculture : c'étaient des amis, presque des sauveurs, que je saluais dans ces trois hommes qui venaient à mon aide, et celui qui resta près de moi pour me servir de garde-malade calma en grande partie ma fièvre par sa seule présence. L'orage de la journée avait déjà commencé depuis une heure, lorstpie j'eus la joie d'entendre les cris d'un Aruaque descendant à dos de mulet du haut de la montagne. Dès qu'il fut arrivé, je me fis hisser en selle à sa place , et nous partîmes à travers la tempête pour San- Antonio, cinq heures après je trouvai enfin une boisson fortifiante, une couche et un abri.

J'avais donc atteint, et non sans peine, le terme de mon voyage, et je pouvais croire que l'œuvre de la colonisation était sérieuse- ment commencée. Mille vaines illusions, évoquées en partie par la fièvre, flottaient devant mon esprit : déjà je voyais les pentes des montagnes couvertes de champs de café et de bosquets d'orangers; les Aruaques, heureux et libres, fondaient des communautés floris- santes; des écoles s'ouvraient pour les enfans des Indiens; des co- lonies d'Européens défrichaient les forêts vierges; des routes étaient frayées dans toutes les directions; que sais-je? un service régulier de paquebots desservait le port de Dibulla. Certainement toutes ces choses se réaliseront un jour; mais je ne devais y être pour rien, et toutes mes espérances personnelles devaient misérablement s'é- vanouir. Peu de lignes suffiront pour raconter le dénoûment de mon entreprise.

Dans les premiers jours, tout alla pour le mieux. J'étais malade, il est vrai, et je ne pouvais que rarement faire un pas hors de ma cabane ; mais don Jaime avait commencé les travaux avec ime furie plus que juvénile, et en deux endroits différens : à San -Antonio même, dans un jardin presque abandonné que nous avions acheté, puis à Ghiruà, dans les terrains choisis lors de mon premier voyage. On défrichait, on plantait des bananiers, des cafiers, des cannes à sucre, des légumes de toute sorte ; on roulait des blocs de granit sur une petite terrasse devait s'édifier notre maison de ville; on

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abattait des macanas pour la maison de campagne ; on élevait en plusieurs endroits les barrières et les haies de cactus nécessaires pour empêcher 1* irruption des animaux; on mettait le feu aux herbes de la prairie : tout se faisait à la fois. J'étais vraiment effrayé d'une telle fougue; mais j'étais trop heureux de cette activité inattendue pour oser reprocher à don Jaime toutes ces entreprises menées de front.

Un mois complet ne s'était pas écoulé que déjà le travail s'était singulièrement ralenti. Tout commençait à déplaire à don Jaime, la terre, l'air, les eaux, les Indiens, l'agriculture. Sous prétexte de chercher une plantation plus fertile et mieux arrosée, il interrompit le défricliement de la prairie du Chiruà, et alla faire choix d'autres terrains à une demi-lieue plus loin du village. Il ne tarda pas à se brouiller avec le jeune Mejia, notre meilleur ouvrier associé, et sans le renvoyer précisément , car c'était moi qui l'avais engagé à nous suivre, il réussit à le faire partir à force de vexations et de taquine- ries. Chose bien plus grave encore, il se rendit les Aruaques hos- tiles, ce qui nous exposait à mourir de faim, car, en attendant la fructification de nos bananiers et des autres plantes alimentaires, nous étions obligés d'acheter notre nourriture aux Indiens; sans la protection de Pain-au-Lait, personne ne serait plus venu s'appro- visionner de laines ou d'autres marchandises dans notre cabane, et la famme nous eût immédiatement forcés de redescendre à DibuUa, Le désespoir s'empara de don Jaime; il déplorait son lamentable destin, il maudissait ses cheveux blancs, il regrettait les douces soirées de causerie passées à Rio-Hacha devant la porte de l'ingé- nieur Rameau; enfhi il m'annonça que l'association était rompue, et fit ses préparatifs de retour. Que pouvais-je faire moi-même dans ce désastre de mes projets de colonisation? Si j'avais été bien por- tant, j'aursds pu continuer seul l'entreprise en modifiant mes plans, mais trois mois après mon arrivée dans la sierra j'étais encore aussi malade que le premier jour; les pluies continuelles de la saison fai- saient fermenter le toit de foin sous lequel je reposais et corrom- paient l'atmosphère qui m'entourait; je luttais contre la mort et sans la certitude de la vaincre; seul, je devais nécessairement suc- comber. Il fallait partir. Avec une profonde tristesse, je quittai ces pauvres Indiens, encore aussi barbares que le jour ou je les avais vus pour la première fois; bientôt après, je perdis de vue ma cabane et son jardin, la vaste prairie de Chiruà; puis je vis disparaître la vallée de San-Antonio derrière un contre-fort de la montagne, et, gra^vissant le sentier rocailleux de Caracasaca, je cessai d'entendre le torrent dont la voix avait si souvent répondu à mes rêves d'ave- nir. Quelques mois après, j'étais en Europe.

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Il est impossible de le nier : les premiers Européens qui s'établi- ront dans la Sierra-Nevada auront bien des dangers à courir et bien des fatigues à vaincre avant de réussir définitivement. Ils auront à souffrir des fièvres paludéennes; des chemins en mauvais état, des marécages impraticables empêcheront souvent le transport de leurs denrées; l'inimitié des traitans avides leur suscitera dès l'abord de grandes difficultés; ils seront pendant quelque temps sevrés de toute société autre que celle des Aruaques. Néanmoins ces obsta- cles, qui d'ailleurs diminueront sahs cesse avec les progrès de la colonisation , seront en quelque sorte un avantage pour des hommes sans peur; ils les forceront à lutter avec plus d'énergie, et leur ren- dront la victoire d'autant plus chère. L'agriculteur s'attache moins à la nature et se l'approprie avec moins d* ardeur, lorsqu'elle se prête trop facilement à ses désirs; de fortes et heureuses races ne se développent jamais que par la lutte. C'est ce qu'exprime la fable antique du jardin des Hespérides, gardé par les dragons. Les sacrifices ne sont rien, l'important est de savoir si le but les exige. «C'est une gloire, disait l'agronome Sinclair, d'avoir fait croître deux brins d'herbe il n'en croissait qu'un seul. »> Combien plus glorieux est-il de porter la culture elle n'existe pas encore, de retourner le premier sillon de campagnes qui nourriront un jour des habitans sans nombre 1 Par son travail, on crée vraiment un peuple; comme Deucalion, on change les pierres en hommes, et dans la terre qu'on remue on fait germer les générations futures. Cest là, ce me semble, une gloire qu'on peut bien acheter au prix de quel- ques souffrances et d'ennuis passagers.

Les plateaux et les régions montagneuses de la Nouvelle-Grenade possèdent par millions d'hectares des terrains favorables à la culture et faciles à coloniser; mais en dépit de